« Pour moi, la victoire, c’est que nous, les Africains, faisons maintenant partie de la manière dont la musique africaine est montrée au monde. » Cette phrase de Dolapo Amusat, fondateur du collectif nigérian WeTalkSound, rapportée par le journal BusinessDay, résume parfaitement l’enjeu stratégique d’une annonce qui pourrait sembler anecdotique : son entreprise est devenue un curateur officiel pour Apple Music. Derrière ce partenariat se cache une dynamique de fond : dans le contexte de l’explosion mondiale de la musique africaine, une bataille cruciale est en cours pour le contrôle de la narration. Après des décennies à n’être qu’un exportateur de « matière première » culturelle, le continent est en train de former ses propres architectes du goût, des intermédiaires influents qui décident quels sons parviennent à Berlin ou New York, et surtout, comment ils y parviennent.
De WhatsApp à Apple Music : L’Ascension d’un Tastemaker « Made in Nigeria »
L’histoire de WeTalkSound est en soi une allégorie de la nouvelle scène créative africaine. Le collectif est né en 2016, non pas dans les bureaux d’une major à Lagos, mais dans un groupe WhatsApp d’amis passionnés de musique à Ibadan. Sans financement, en « bootstrapping » total, ils ont bâti une communauté organique. Comme le confie Dolapo Amusat, les défis étaient immenses : « Nous n’avions aucun financement, tout a été bootstrappé. Et nous n’avions pas vraiment de modèle à copier – nous avons dû tout découvrir par essais et erreurs. » Cette origine, loin de l’épicentre de l’industrie, leur a conféré une crédibilité et une authenticité qui sont aujourd’hui leur plus grand atout.
Dans les Coulisses de la Curation : L’Algorithme et le Terrain
Le travail de WeTalkSound illustre la sophistication du métier de curateur à l’ère numérique. Il s’agit d’un mélange d’analyse de données (surveiller les tendances sur TikTok) et d’immersion culturelle sur le terrain (fréquenter les raves, suivre les scènes underground). Gérant un portefeuille de playlists clés comme Street Frequency (Afrobeats), Afromantic (Afro R&B), Hot Drops (nouveautés) et Eve (artistes féminines), ils mettent en avant des dizaines d’artistes chaque semaine. La question qu’ils se posent, selon Amusat, est toujours : « Est-ce que cela reflète ce qui se passe en ce moment, et est-ce que le fait de le placer ici aidera ce son à aller plus loin ? ».
La Streaming-Économie : Une Révolution pour la Musique Africaine
Ce partenariat intervient à un moment charnière. L’ère du streaming a pulvérisé les anciens modèles. Les plateformes sont devenues les nouveaux « kingmakers ». Une seule inclusion dans une playlist majeure peut propulser un artiste inconnu sur la scène internationale. Cette révolution a créé une économie viable. Le rapport « Global Music Report 2025 » de l’IFPI (Fédération Internationale de l’Industrie Phonographique) est formel : l’Afrique subsaharienne a été en 2024 la région à la croissance la plus rapide au monde, avec une augmentation spectaculaire de +24,7% de ses revenus musicaux, tirée majoritairement par le streaming. Les stars du genre comme Burna Boy ou Tems remplissent désormais des stades comme le Madison Square Garden, prouvant que l’Afrobeats est une force économique et culturelle mondiale.
« Contrôler le Récit » : L’Enjeu du Soft Power
Le rôle de curateur devient ainsi un poste de soft power considérable. Ce terme désigne la capacité d’un pays ou d’une culture à influencer par l’attraction et la séduction, plutôt que par la contrainte. Le succès mondial de l’Afrobeats, façonné par des curateurs comme WeTalkSound, projette une image d’une Afrique moderne, créative, vibrante et confiante, qui vient contrebalancer des récits plus anciens et souvent négatifs. Ce soft power a des retombées concrètes bien au-delà de la musique, dans le tourisme, la mode et la perception globale du continent par les investisseurs. C’est dans cette optique que des initiatives comme la playlist « Eve », dédiée aux artistes féminines, prennent une dimension politique. Dans une industrie où les femmes font face à d’importantes barrières, cette curation est un acte militant. Elle a contribué à l’émergence mondiale de stars comme Tems ou Ayra Starr, en s’assurant « que leurs voix font partie de la conversation de manière constante », comme le précise Amusat.
Les Nouveaux Architectes de la Scène Globale
La montée en puissance de curateurs locaux comme WeTalkSound est le signe de la maturation de l’écosystème créatif africain. Le continent ne se contente plus d’exporter des artistes ; il développe l’infrastructure de service qui l’entoure – management, médias, et maintenant, curation stratégique. C’est la construction d’une chaîne de valeur complète qui garantit que non seulement la musique, mais aussi le récit qui l’accompagne, sont authentiquement africains. Le parcours de Dolapo Amusat lui-même, avec des expériences chez Google, Bolt et KPMG, illustre cette fusion parfaite entre la tech, le business et la culture qui caractérise cette nouvelle génération d’entrepreneurs qui sont en train de devenir les nouveaux architectes de la scène musicale mondiale.
