Ce qui devait être l’épilogue digne d’une des pages les plus sombres de la décolonisation britannique est en train de virer au casse-tête géopolitique. L’accord historique, signé en mai 2025, prévoyant le transfert de la souveraineté de l’archipel des Chagos du Royaume-Uni à Maurice, est soudainement à l’arrêt. Le gouvernement travailliste britannique a mis en pause la législation nécessaire à sa ratification. La raison officielle ? Un obstacle juridique et moral : les Chagossiens eux-mêmes, les habitants originels déportés il y a cinquante ans, se retournent contre l’accord, dénonçant n’avoir jamais été consultés sur leur sort. Mais derrière ce drame humain se cache une partie d’échecs bien plus vaste, un « grand jeu » pour le contrôle de l’Océan Indien où les États-Unis, la Chine et l’Inde avancent leurs pions.
La Révolte des Chagossiens : Le Grain de Sable Humain
L’accord de mai 2025 semblait parfait sur le papier : le Royaume-Uni cédait la souveraineté à Maurice, mettant fin à un litige international vieux de plusieurs décennies, tout en conservant le contrôle de l’atoll stratégique de Diego Garcia, qui héberge l’une des plus importantes bases militaires américaines au monde. C’était sans compter sur les Chagossiens. Un groupe d’entre eux, furieux d’être « transféré » d’une puissance souveraine à une autre sans le moindre consentement, a intenté une action en justice au Royaume-Uni. Ils refusent de devenir Mauriciens, préférant rester citoyens britanniques, et dénoncent un accord qui, selon eux, les traite « comme des esclaves sans droits humains ». Cette contestation a suffi à geler le processus parlementaire à Londres.
Le Facteur Chinois : Le Précédent de Hong Kong
Cette pause législative met en lumière les craintes profondes qui entourent cet accord, notamment à Washington et à New Delhi. La principale inquiétude est la Chine. Maurice est un allié proche de Pékin et, selon l’ambassadrice chinoise, s’apprête à rejoindre l’initiative des « Nouvelles Routes de la Soie » (Belt and Road). Les critiques de l’accord, dont l’ancien secrétaire d’État américain Mike Pompeo, agitent le spectre du précédent de Hong Kong en 1997 : une fois la souveraineté transférée, le Royaume-Uni n’a eu aucun recours pour empêcher Pékin de démanteler l’autonomie promise. Le risque, selon eux, est que Maurice, une fois souveraine, n’autorise une présence militaire ou de renseignement chinoise dans l’archipel, compromettant ainsi la sécurité de la base américaine de Diego Garcia. « Non seulement nous perdrons Diego Garcia, mais vous aurez une projection de puissance chinoise depuis Diego Garcia », a fustigé Pompeo. Ces craintes sont exacerbées par une controverse à Londres, où deux des architectes de l’accord, le conseiller à la sécurité nationale Jonathan Powell et le procureur général Lord Hermer, sont sous le feu des critiques pour avoir fait abandonner les poursuites contre deux Britanniques accusés d’espionnage au profit de la Chine.
Maurice est un allié proche du Parti communiste chinois et non seulement nous perdrons Diego Garcia, mais vous aurez une projection de puissance chinoise depuis Diego Garcia.
Mike Pompeo, ancien Secrétaire d’État Américain
Le Coup Indien : Des Sous-Marins Nucléaires en Ligne de Mire
Mais le jeu se joue à trois. L’Inde, qui voit l’Océan Indien comme son pré carré, n’est pas restée inactive. Selon des informations concordantes du Times of India et de The Economic Times, New Delhi a négocié son propre accord parallèle avec Maurice, en marge du transfert de souveraineté. Cet accord, conclu lors d’une visite du Premier ministre mauricien Navin Ramgoolam à New Delhi, est d’une importance stratégique capitale pour l’Inde. Il comprend :
- Une station satellite : L’Inde obtiendrait le droit d’établir une station de suivi satellitaire aux Chagos, un euphémisme pour un site de collecte de renseignements électroniques (SIGINT) permettant de surveiller l’ensemble de la région.
- Des levés hydrographiques : L’Inde a obtenu l’autorisation de cartographier les fonds marins de l’archipel, une étape indispensable si elle veut y faire opérer ses sous-marins nucléaires lanceurs d’engins de classe Arihant.
- Une aide de 680 millions de dollars : Un soutien financier massif incluant la modernisation de la garde côtière mauricienne pour patrouiller dans la zone.
Une Décolonisation Piégée
La pause législative à Londres place tous les acteurs dans une situation intenable. Les Chagossiens ont réussi à bloquer un accord qui les ignorait, mais ils restent les otages d’enjeux qui les dépassent. Les États-Unis, qui semblaient prêts à accepter le risque, doivent désormais faire face aux critiques internes qui dénoncent leur naïveté. Et le Royaume-Uni, en voulant clore un chapitre de son histoire coloniale, a peut-être involontairement ouvert une boîte de Pandore géopolitique, invitant l’Inde et potentiellement la Chine dans l’une des zones les plus stratégiques de la planète.