En juillet 2021, dans un effort pour augmenter ses recettes, le gouvernement tanzanien a introduit une nouvelle taxe sur les transferts et retraits d’argent mobile. La décision, en apparence technique, s’est révélée être une bombe sociale. Une étude révolutionnaire de la Banque Mondiale, intitulée « The Impact of a Mobile Money Levy on Household Welfare », vient de documenter pour la première fois, avec une rigueur implacable, comment une simple taxe sur les transactions numériques peut directement aggraver la pauvreté et la faim. L’expérience tanzanienne est devenue un cas d’école, un avertissement pour tous les gouvernements tentés de taxer ce qui est devenu, pour des millions de personnes, une véritable « corde de rappel » économique.
La Révolution Mobile Money à l’Épreuve de la Fiscalité
Avant la taxe, la Tanzanie était une success-story de l’inclusion financière. Depuis le lancement des services de « mobile money » en 2008, le pays avait connu une transformation spectaculaire. Comme le rappelle l’étude, le taux d’inclusion financière est passé de 9% en 2006 à 57% en 2013, et en 2023, 89% des Tanzaniens vivaient à moins de cinq kilomètres d’un point d’accès financier. Pour les communautés rurales, où seulement 13% des adultes détiennent un compte bancaire, le mobile money n’était pas un gadget, mais une infrastructure vitale, permettant de recevoir de l’argent de la famille, d’épargner et de faire face aux imprévus.
Le Choc de Juillet 2021 : Quand l’Impôt Punit la Connexion
En juillet 2021, ce système a été brutalement remis en cause. La nouvelle taxe a fait exploser les coûts. Pour envoyer l’équivalent de 18 dollars, les frais ont bondi de 0,50 à 1,20 dollar, une augmentation de 140% en une nuit. La réaction a été immédiate et violente. Entre juin et septembre 2021, l’écosystème s’est effondré : les transferts de personne à personne ont chuté de 38%, les retraits d’espèces de 25%, et les revenus du secteur de 16%. Face au tollé, le gouvernement a réduit la taxe de 30% deux mois plus tard, mais le mal était fait. Des millions de Tanzaniens, jugeant les transactions numériques trop coûteuses, sont retournés à l’économie informelle du cash, anéantissant une décennie de progrès.
La taxe a étranglé la liquidité et perturbé les flux de transferts de fonds.
L’Expérience Naturelle : Mesurer le Coût Humain de la Taxe
Pour mesurer l’impact réel de cette politique, les économistes de la Banque Mondiale, Revocatus Paul et Dhiraj Sharma, ont utilisé une méthodologie sophistiquée, comparant les ménages ruraux et urbains avant et après l’introduction de la taxe. Leurs conclusions sont sans appel. Après juillet 2021, dans les ménages ruraux :
- La consommation alimentaire par habitant a chuté de 10 à 18%.
- La probabilité de souffrir d’insécurité alimentaire a augmenté de 8 à 10 points de pourcentage. Les ménages ont déclaré manger des aliments de moins bonne qualité, réduire les portions ou sauter des repas. L’impact a été le plus sévère pour les 55% de foyers qui dépendent des transferts d’argent pour leur subsistance, et dont 87% utilisent cet argent pour l’alimentation.
Une Leçon pour l’Afrique : Ne Taxez Pas les « Cordes de Rappel » Économiques
Les auteurs de l’étude concluent que l’expérience tanzanienne est un « récit édifiant » pour les autres économies en développement. Alors que la nécessité d’augmenter les recettes fiscales est une priorité, taxer les services financiers mobiles est une stratégie à haut risque. Elle peut se retourner contre son objectif en réduisant le volume des transactions (et donc les recettes fiscales totales) et, surtout, en pénalisant les plus vulnérables. Le mobile money est devenu l’épine dorsale de la résilience financière en Afrique subsaharienne, un système qui permet aux familles de partager les risques et de survivre aux chocs. En taxant cette infrastructure, les gouvernements ne taxent pas un luxe, mais la capacité même des pauvres à survivre. La Tanzanie a fini par faire marche arrière, mais sa courte expérience a laissé une marque durable et une leçon universelle : en cherchant à remplir les caisses de l’État, il faut veiller à ne pas vider les poches, et les estomacs, des citoyens.
