Dans un hôpital de Bor, à 200 kilomètres de la capitale Juba, Ayan serre son fils Adut contre elle. Il a 14 mois, mais pèse à peine la moitié d’un enfant de son âge. Sa colonne vertébrale saillit, ses jambes pendent comme des bâtons trop fins pour soutenir son corps. Ayan, elle-même affaiblie par la faim, n’a pas pu l’allaiter. Son histoire rejoint celle de plus d’1,1 million de femmes enceintes ou allaitantes en situation de malnutrition. Le cas d’Adut illustre une réalité glaçante : plus de 2,3 millions d’enfants de moins de cinq ans ont aujourd’hui besoin d’un traitement contre la malnutrition aiguë. Parmi eux, 700 000 sont déjà dans un état critique.
Des Aides qui Disparaissent, des Vies qui s’Éteignent
Autrefois, les ONG constituaient une ligne de vie pour des millions de familles. Aujourd’hui, elles ferment des centres faute de moyens. Save the Children a licencié 180 employés en quelques mois, dont 15 nutritionnistes dans la région de Bor. Action contre la Faim alerte que les stocks de pâte thérapeutique – ce mélange à base d’arachide qui a sauvé des millions d’enfants – sont presque épuisés.
À Juba, 22 % des enfants admis pour malnutrition meurent désormais faute de traitement. Dans le pays, plus de la moitié des centres nutritionnels ont dû réduire leur personnel. Résultat : les familles marchent des heures, parfois des jours, pour trouver un hôpital… souvent vide.
La Guerre Entrave l’Aide Humanitaire
La paix signée en 2018 n’a pas tenu. Dans le nord du pays, les combats entre l’armée et des groupes armés reprennent, empêchant les convois humanitaires d’atteindre les zones les plus touchées. Dans l’État du Haut-Nil, où la malnutrition est la plus élevée, plus de 60 000 enfants sont restés sans aide alimentaire pendant des semaines.
La violence ne se limite pas aux routes : en mai, un hôpital de Médecins Sans Frontières a été bombardé, tuant sept personnes et forçant les ONG à abandonner leurs entrepôts. Comme si cela ne suffisait pas, les inondations submergent désormais les villages et les terres agricoles, détruisant récoltes et espoirs. Plus de 1,6 million de personnes risquent d’être déplacées à cause des crues.
Des Hôpitaux Réduits au Silence
À Maban, près de la frontière soudanaise, Moussa, huit mois, pleure de faim. Mais il n’y a plus de lait thérapeutique depuis mars. Son nutritionniste, impayé depuis six mois, avoue que lui et sa famille survivent désormais en mangeant des feuilles.
Les prix flambent : la guerre au Soudan voisin a bloqué le commerce, et l’inflation a atteint des sommets. Aujourd’hui, 92 % des Sud-Soudanais vivent sous le seuil de pauvreté, un record tragique. Les familles n’ont d’autre choix que de retirer leurs enfants de l’école ou de vendre leurs biens pour acheter quelques poignées de nourriture.
Quand la Corruption tue Plus sûrement Que les Balles
Si la faim frappe aussi fort, c’est que l’État sud-soudanais ne joue pas son rôle. La Commission des droits de l’homme de l’ONU accuse le gouvernement d’avoir détourné des milliards de dollars, destinés à l’éducation, à la santé ou à l’alimentation. Pendant que des enfants meurent de malnutrition, ces fonds profitent à une élite qui entretient la corruption et alimente le conflit.
« La corruption est le moteur de l’effondrement du pays », affirme Yasmin Sooka, présidente de la Commission. L’État consacre à peine 1,3 % de son budget à la santé – bien loin des 15 % recommandés par l’OMS – tandis que 80 % du système médical repose sur des financements étrangers.
Une Faim devenue Structurelle
Le Soudan du Sud illustre une crise humanitaire qui n’est plus exceptionnelle mais permanente. Les aides se réduisent, les conflits persistent, le climat fragilise les récoltes, et l’État détourne les fonds publics. Les ONG préviennent : sans un changement radical, des générations entières grandiront dans la faim, ou ne grandiront pas du tout.
Derrière chaque chiffre se cache un visage, comme celui d’Adut ou de Moussa. Pour eux, la faim n’est pas une statistique. C’est une condamnation à mort silencieuse, résultat d’un monde où l’indifférence, la cupidité et la violence se combinent pour étouffer l’avenir d’un pays entier.

