L’Afrique du Sud marche sur une corde raide géopolitique. Dans une démonstration d’équilibre diplomatique si audacieuse qu’elle en devient provocatrice, Pretoria a confirmé l’invitation de l’Iran à ses prochains grands exercices navals « Mosi III », aux côtés de la Chine et de la Russie. Cette nouvelle fait suite à la décision sud-africaine de reporter ces mêmes exercices, une manœuvre que certains analystes américains interprètent comme une tentative de ne pas froisser le président Trump avant le G20 de Johannesburg. Ce double jeu illustre la tentative complexe de l’ANC de piloter sa doctrine de « non-alignement ». Mais pour Washington, la ligne rouge est franchie.
Mosi III : L’Extension du « Ceinture de Sécurité Maritime »
Les exercices « Mosi » ne sont pas nouveaux (2019, 2023). Mais l’inclusion de l’Iran et d’autres membres élargis des BRICS change la donne. Elle étend de facto le « Maritime Security Belt » – les exercices conjoints que Téhéran, Pékin et Moscou mènent déjà dans le golfe d’Oman – jusqu’aux eaux stratégiques de l’Afrique du Sud. Or, ces voies maritimes autour du Cap de Bonne-Espérance sont vitales pour le commerce mondial depuis que les attaques des Houthis, soutenus par l’Iran, ont rendu la mer Rouge impraticable. Inviter la marine iranienne dans cette zone est perçu par l’Occident comme une provocation directe.
Non-Alignement ou « Mésalignement » Stratégique ?
À Washington, la colère est palpable. Dans un article cinglant, Daniel Swift, du think tank influent Foundation for Defense of Democracies (FDD), qualifie cette posture de « mésalignement » délibéré. Il cite les signaux « non neutres » : chefs militaires décorés par Moscou, rhétorique anti-occidentale alignée sur Téhéran.
Ce ne sont pas des signaux neutres. Ils reflètent une affinité et un alignement croissants avec la Chine, l’Iran et la Russie.
Cependant, les analystes sud-africains rejettent cette lecture. Des experts du South African Institute of International Affairs (SAIIA) rappellent que la politique étrangère de Pretoria ne doit pas être lue comme un alignement, mais comme une quête d’« autonomie stratégique ». Pour l’ANC, la Russie et la Chine sont des alliés historiques de la lutte anti-apartheid, tandis que l’Occident est perçu comme hypocrite. L’objectif de l’Afrique du Sud, en tant que membre clé des BRICS, est d’affirmer son rôle de leader dans un monde multipolaire, et non d’obéir aux injonctions d’un seul bloc.
Le Chantage à l’AGOA : L’Épée de Damoclès Économique
Ce bras de fer idéologique a un coût économique potentiel colossal. L’African Growth and Opportunity Act (AGOA), ce programme commercial américain vital qui expire en septembre, est devenu l’arme de négociation numéro un de Washington. L’AGOA permet à l’Afrique du Sud d’exporter des milliers de produits vers les États-Unis sans droits de douane. Les enjeux sont immenses. Selon les données du Tralac Trade Law Centre, si les exportations totales vers les États-Unis sont importantes, ce sont plusieurs milliards de dollars d’exportations à haute valeur ajoutée – vitales pour l’emploi – qui dépendent directement des préférences de l’AGOA. Cela concerne en premier lieu le secteur automobile (BMW, Ford, Mercedes-Benz qui assemblent en Afrique du Sud et exportent vers les USA) et les produits agricoles (vins, agrumes). Perdre l’AGOA serait une catastrophe pour ces piliers de l’économie.
Sanctions, AGOA, G20 : L’Arsenal Américain
Le rapport du FDD met la pression au maximum. Il appelle l’administration Trump à lier explicitement le renouvellement de l’AGOA aux liens de défense de Pretoria avec ses adversaires. Mais il va plus loin. Il demande une enquête sur les liens financiers entre les responsables de l’ANC et les entités russes ou iraniennes déjà sous sanctions, en vue d’appliquer des restrictions de visa. Plus spectaculaire encore, il suggère de « déclasser la représentation du G20 au sommet de Johannesburg ». Le message serait clair : l’ANC ne peut pas se présenter en leader du Sud global tout en participant à une coordination militaire avec les adversaires de l’Occident.
L’Afrique du Sud est face à un choix stratégique majeur. Peut-elle continuer à jouer le rôle de « pivot multipolaire », courtisant les financements de la banque des BRICS et les partenariats militaires avec l’Est, tout en sacrifiant potentiellement sa bouée de sauvetage économique la plus concrète avec l’Ouest ? Les prochains mois de négociations sur l’AGOA seront décisifs.
