En 2019, la DJ kenyane de renommée internationale Coco Em devait se rendre en Tunisie pour une performance. Son itinéraire : Nairobi – Djeddah – Milan – Tunis. Une absurdité logistique qui illustre le quotidien de millions d’Africains. Pire encore, au moment d’embarquer, elle a dû « prouver » qu’elle était bien DJ en mixant pour le personnel de la compagnie. Cette humiliation, loin d’être un cas isolé, est le symptôme d’un mal profond : malgré les discours politiques grandiloquents sur le panafricanisme et la ZLECAf, voyager en Afrique quand on est Africain reste un parcours du combattant, miné par une bureaucratie hostile, des coûts prohibitifs et une méfiance généralisée.
Le Paradoxe Panafricain : « Passeport S’il Vous Plaît »
Sur le papier, l’intégration africaine progresse. En réalité, le Passeport de l’Union Africaine, lancé en 2016, reste un document largement symbolique, réservé à quelques diplomates. Le dernier rapport sur l’Indice d’Ouverture sur les Visas en Afrique (AVOI) de la Banque Africaine de Développement (BAD), confirme la lenteur des progrès, même s’il note une légère amélioration tirée par les blocs régionaux d’Afrique de l’Est. L’article source note que seuls quatre pays – le Bénin, le Kenya, les Seychelles et la Gambie – offrent une entrée sans visa à tous les détenteurs de passeports africains.
Nous voyageons avec un Britannique… il est autorisé à entrer, mais nous [Nigérians] sommes encore en train de débattre de mon visa. Et c’est moi qui ai l’argent. — Aliko Dangote
Cette situation crée des scènes absurdes, comme celle rapportée par Aliko Dangote, personne la plus riche d’Afrique. Cette bureaucratie se double souvent de corruption, comme à la frontière Gambie-Sénégal où, selon l’enquête, les ressortissants d’autres pays d’Afrique de l’Ouest sont contraints de payer des pots-de-vin non officiels.
Ciel Unique : La Promesse Non Tenue
Le second mur est économique. Les liaisons aériennes intra-africaines sont rares et complexes. Des vols d’une heure entre des capitales voisines comme Abidjan et Accra peuvent atteindre 500 $, un tarif équivalent à un vol long-courrier vers l’Europe. La racine du problème est politique. La Décision de Yamoussoukro (1998) et le Marché Unique du Transport Aérien Africain (SAATM) (2018) sont censés libéraliser le ciel. Mais, comme le dénonce l’Association des compagnies aériennes africaines (AFRAA), le protectionnisme d’État reste la règle. De nombreux pays protègent leurs compagnies nationales en refusant d’ouvrir leurs routes, tandis que des taxes aéroportuaires et des redevances gouvernementales parmi les plus élevées au monde, représentant parfois jusqu’à 50% du prix du billet selon l’IATA, achèvent d’asphyxier le marché.
Suspicion et Discrimination aux Frontières
Au-delà des visas et des prix, l’article met en lumière une réalité plus dérangeante : une culture de la suspicion envers les autres Africains. L’activiste zambien Joseph Kalimbwe qualifie le phénomène de « racisme noir-sur-noir », expliquant que les agents d’immigration de son pays ciblent les Burundais ou les Congolais, tout en ignorant les résidents chinois ou indiens. Pour les artistes et les entrepreneurs, cette méfiance est un frein constant, comme le montre l’expérience de Coco Em, jugée « risque de fuite » alors qu’elle voyageait pour son travail.
De la Frustration à la Solution : La Riposte des Créatifs
Face à l’échec des initiatives descendantes, ce sont les citoyens eux-mêmes qui créent des solutions. Lassée de « se plaindre du problème », DJ Coco Em a fondé « Pass Pass ». Cette initiative fonctionne comme une base de données collaborative, recensant les expériences réelles de visa et les itinéraires complexes pour autonomiser les autres créatifs. De ce projet est né « Vuka Mpaka » (Traverser la frontière), un programme d’échange culturel qui finance et organise la logistique pour connecter des artistes kényans avec leurs pairs d’autres pays africains, créant les ponts que la haute politique peine à construire.
Cette fracture entre le discours et la réalité pose une question stratégique fondamentale, souvent soulignée par la Commission Économique pour l’Afrique des Nations Unies (UNECA) : à quoi sert de négocier la plus grande zone de libre-échange au monde, la ZLECAf, si les entrepreneurs, les commerçants et les créatifs qui doivent la faire vivre ne peuvent pas physiquement traverser une frontière ?
