Ce 26 novembre, les électeurs de la circonscription d’Ompundja, dans le nord de la Namibie, se rendent aux urnes. Sauf surprise majeure, ils rééliront leur conseiller régional sortant, un membre respecté du parti au pouvoir, la SWAPO. Cet homme est un administrateur local efficace, un ancien combattant contre l’apartheid, et il porte le nom le plus infâme de l’histoire moderne : Adolf Hitler Uunona.
À 59 ans, Uunona est habitué à la frénésie médiatique mondiale qui accompagne chacune de ses victoires. En 2020, il avait remporté son siège avec 85% des voix. Pour le monde extérieur, c’est une curiosité morbide ou une mauvaise blague. Pour ses électeurs, c’est simplement « Adolf », l’homme qui se bat pour l’accès à l’eau et les routes de sa région rurale.
« Je ne Veux pas Envahir le Monde »
Comment un tel nom a-t-il pu être donné à un enfant noir né en Afrique australe au milieu des années 60 ? La réponse réside dans l’ignorance et l’histoire. « Mon père m’a donné ce nom, mais il ne comprenait pas ce que représentait Adolf Hitler », a expliqué Uunona dans une interview célèbre au quotidien allemand Bild. « Il pensait probablement que c’était le nom d’un homme puissant. Ce n’est qu’à l’adolescence que j’ai compris que cet homme voulait conquérir le monde entier. » Uunona insiste : il n’a « rien à voir » avec l’idéologie nazie. Il a passé sa vie à lutter contre la ségrégation raciale en Afrique du Sud et en Namibie. Il utilise généralement le nom « Adolf Uunona » en public, mais « Hitler » reste sur ses documents officiels. « Il est trop tard pour changer maintenant », confie-t-il avec pragmatisme. « Je ne veux pas envahir le monde », plaisante-t-il souvent pour désamorcer la gêne des journalistes occidentaux.
Mon père ne comprenait pas ce que le nom Adolf Hitler représentait. Pour lui, c’était juste un nom.
L’Ombre du « Sud-Ouest Africain Allemand »
Ce nom est un fossile vivant de la colonisation. De 1884 à 1915, la Namibie était le « Sud-Ouest Africain Allemand ». Cette période a laissé des traces profondes : des villes aux noms germaniques comme Lüderitz ou Swakopmund, une communauté germanophone toujours active, et une influence culturelle diffuse. À l’époque coloniale, et même après, il n’était pas rare que des parents indigènes donnent à leurs enfants des noms européens « forts » ou célèbres, sans nécessairement en saisir toute la portée politique ou historique, ou parfois par une forme d’assimilation forcée. Mais cet héritage a une face beaucoup plus sombre. L’Allemagne est responsable du premier génocide du XXe siècle en Namibie, exterminant des dizaines de milliers de Hereros et de Namas entre 1904 et 1908. Voir un politicien namibien porter le nom du dictateur allemand responsable de la Shoah est une ironie de l’histoire particulièrement cruelle, qui rappelle que la mémoire coloniale est complexe et parfois déconnectée de l’histoire européenne.
Une Anomalie Locale, un Choc Mondial
Pour les électeurs d’Ompundja, le nom importe peu. La politique namibienne est dominée par la SWAPO, le mouvement de libération historique, bien que son hégémonie s’effrite dans les zones urbaines face aux scandales de corruption (notamment l’affaire « Fishrot »). Dans les zones rurales, la loyauté au parti reste forte. Uunona est jugé sur son bilan, pas sur son état civil. Son cas rappelle au monde que l’histoire n’est pas perçue partout de la même manière. En Europe, « Hitler » est l’incarnation du mal absolu. Dans un village du nord de la Namibie, c’est le nom d’un conseiller municipal qui essaie d’obtenir des subventions pour son district. C’est dans cet écart vertigineux que réside toute la singularité de l’histoire d’Adolf Hitler Uunona.
