« C’est un double standard évident ». L’accusation, lancée par la ministre des Affaires étrangères de la République Démocratique du Congo, Thérèse Kayikwamba Wagner, est une bombe diplomatique. Dans une interview accordée au journal The Guardian, elle a mis l’Union Européenne face à ses contradictions : comment Bruxelles peut-elle déployer un arsenal de sanctions sans précédent contre la Russie pour son invasion de l’Ukraine, tout en maintenant un partenariat stratégique sur les minerais avec le Rwanda, un pays que l’ONU et l’UE elle-même accusent de soutenir militairement une rébellion sanglante sur le sol congolais ? Cette question met en lumière le dilemme moral et géopolitique de l’Occident, pris en étau entre ses principes et son appétit insatiable pour les matières premières de la transition verte.
Le Contexte : Une Guerre Oubliée, Alimentée par les Voisins
L’Est de la RDC est le théâtre de l’une des pires crises humanitaires au monde. Plus de 7,8 millions de personnes y sont déplacées et 28 millions en insécurité alimentaire. Cette tragédie est alimentée par une myriade de groupes armés, dont le plus puissant est aujourd’hui le M23. Un rapport d’un groupe d’experts des Nations Unies a documenté de manière exhaustive l’implication directe de Kigali, affirmant que jusqu’à 4 000 soldats rwandais combattent aux côtés du M23 et que l’armée rwandaise exerce un « contrôle de facto sur les opérations du M23 ». L’Union Européenne elle-même a sanctionné des individus et entités, reconnaissant que les Forces Rwandaises de Défense (RDF) en RDC ont violé le territoire congolais et sont « responsables de graves violations des droits de l’homme ».
C’est un double standard évident qui nous rend curieux et nous pousse à chercher à comprendre pourquoi l’UE a tant de mal à agir.
Thérèse Kayikwamba Wagner, Ministre des Affaires étrangères, RDC
L’Accord qui Fait Tache : Les Minerais de la Discorde
Malgré ce constat accablant, la Commission Européenne a, jusqu’à présent, refusé de suspendre un protocole d’accord sur les minerais stratégiques signé avec le Rwanda en 2024. L’objectif de cet accord est de sécuriser pour l’Europe un approvisionnement en matières premières (comme le coltan, le lithium, etc.) indispensables à ses industries de haute technologie, notamment pour les batteries de voitures électriques et les semi-conducteurs. Pour Kinshasa, cet accord est « dénué de toute crédibilité ». La ministre Wagner le perçoit comme une légitimation du « pillage des ressources congolaises », exploitées dans des conditions brutales de travail forcé, y compris par des enfants, puis exportées illégalement via le Rwanda. Cette analyse est corroborée par de nombreux rapports, y compris du Département d’État américain, qui s’inquiètent du trafic d’or et de tantale finançant les groupes armés.
Ukraine vs RDC : La Géométrie Variable de l’Indignation
C’est sur ce point que l’accusation de « deux poids, deux mesures » prend tout son sens. Mme Wagner dresse un parallèle direct entre l’agression russe en Ukraine et l’intervention rwandaise en RDC. Face à la première, l’UE a déployé un catalogue de sanctions économiques sans précédent. Face à la seconde, la réponse est jugée « très timide ». Pour de nombreux observateurs africains, cette différence de traitement illustre une hiérarchie dans la diplomatie occidentale, où une guerre en Europe pèse plus lourd qu’une guerre en Afrique, surtout quand les intérêts économiques de l’Europe sont en jeu.
Un Jeu d’Équilibriste Diplomatique
La situation est d’autant plus complexe que les mêmes acteurs sont engagés dans des processus de paix contradictoires. En juin, la RDC et le Rwanda ont signé un accord de paix à Washington, sous l’égide des États-Unis et du Qatar. Accord qui, ironiquement, prévoit également un accès accru des États-Unis aux ressources minérales congolaises. Pendant ce temps, l’UE promeut son propre programme d’infrastructures, le « Global Gateway », concurrent des Routes de la Soie chinoises, en mettant en avant le Corridor de Lobito qui doit désenclaver le cœur minier de la RDC et de la Zambie. « Nous avons une base solide avec le projet Lobito », a reconnu la ministre congolaise, « mais beaucoup de choses ont été éclipsées par la situation dans l’Est ». Le message est clair : l’Europe ne peut pas prétendre être un partenaire de développement crédible d’un côté, tout en signant des accords qui, de l’autre, sont perçus comme légitimant l’agresseur qui déstabilise le pays. Le silence de Bruxelles sur son accord avec le Rwanda, conclut la ministre, est « la réponse la moins constructive et la plus déroutante ».

