À Maputo, ce 2 octobre, la signature a eu des allures de défi. En présence du président Daniel Francisco Chapo, le géant énergétique italien Eni, aux côtés de ses partenaires chinois (CNPC), sud-coréen (Kogas) et émirati (ADNOC), a pris la Décision Finale d’Investissement (FID) pour le projet Coral North. Derrière cet acronyme se cache bien plus qu’un projet gazier : une forteresse technologique flottante de plusieurs milliards de dollars, conçue pour exploiter les richesses du Mozambique tout en contournant le chaos qui ravage le nord du pays. C’est une démonstration de force industrielle et un pari audacieux sur l’avenir du pays comme un pilier de la sécurité énergétique mondiale.
La FLNG : Une Riposte Technologique à l’Insurrection
Pour comprendre la portée de cette décision, il faut se tourner vers la province de Cabo Delgado. C’est là, dans le bassin de Rovuma, que gisent des réserves de gaz naturel parmi les plus vastes au monde (estimées à 2 400 milliards de mètres cubes). C’est aussi là que sévit depuis des années une insurrection djihadiste affiliée à l’État Islamique, qui a fait des milliers de morts et des centaines de milliers de déplacés, comme le documente le projet Cabo Ligado. Cette violence a contraint le géant français TotalEnergies à déclarer « force majeure » en 2021 et à suspendre son méga-projet terrestre de 20 milliards de dollars, Mozambique LNG, paralysant de fait les ambitions du pays. La stratégie d’Eni est radicalement différente. Elle repose sur la technologie FLNG (Floating Liquefied Natural Gas). Il s’agit d’un navire-usine colossal, ancré en haute mer, qui extrait, purifie, liquéfie, stocke et transfère le gaz directement vers les méthaniers, sans jamais avoir à toucher la terre ferme. C’est une citadelle offshore, isolée de l’instabilité continentale.
Coral North met à profit (…) les vastes ressources en gaz du Mozambique et sa position géographique stratégique.
Claudio Descalzi, PDG, Eni
Mozambique, Futur Troisième Producteur Africain de GNL
Le succès de ce modèle a déjà été prouvé. Coral South, la première unité FLNG du projet, est en production depuis 2022 et fonctionne à plein régime, à l’abri des violences. Coral North est son jumeau. En s’appuyant sur l’expérience acquise, Eni promet un projet « optimisé en termes de calendrier, de coûts et de performance ». Avec une capacité de liquéfaction de 3,6 millions de tonnes par an (MTPA), Coral North viendra s’ajouter à celle de Coral South, portant la production totale de GNL du Mozambique à plus de 7 MTPA. Ce volume propulsera le pays au rang de troisième producteur de GNL d’Afrique, derrière le Nigeria et l’Algérie, et devant des acteurs établis comme l’Égypte ou l’Angola. Pour un marché mondial en quête désespérée de nouvelles sources d’approvisionnement pour se sevrer du gaz russe, la position du Mozambique sur la route de l’Asie devient un atout géopolitique majeur.
Le Paradoxe du Développement Offshore
Le défi pour le Mozambique sera de transformer cette richesse offshore en prospérité à terre. Le communiqué d’Eni promet un « coup de pouce à l’économie mozambicaine » avec de « nouveaux emplois et opportunités ». Cependant, par nature, les projets FLNG, hautement technologiques, créent beaucoup moins d’emplois locaux et de liens avec l’économie nationale que les projets terrestres. L’enjeu crucial, souligné par des institutions comme la Banque Mondiale dans ses rapports sur les pays riches en ressources, sera la gouvernance des revenus gaziers. Le Mozambique sort à peine du scandale des « dettes cachées » qui avait mené le pays au défaut de paiement. La manne financière du gaz, si elle est mal gérée ou captée par la corruption, pourrait aggraver les tensions sociales et les griefs qui ont, en partie, nourri l’insurrection à Cabo Delgado, créant ainsi un cercle vicieux.
Un Signal Fort aux Investisseurs et aux Insurgés
En doublant sa mise sur le FLNG, le consortium mené par Eni envoie un double message. Aux insurgés et au marché, il signifie que l’exploitation du gaz mozambicain se poursuivra, avec ou sans stabilité à terre. Aux autres investisseurs, comme TotalEnergies, il démontre qu’un modèle économique viable existe, même dans l’un des environnements sécuritaires les plus complexes du continent. La décision de ce 2 octobre ne garantit pas la paix à Cabo Delgado, mais elle ancre solidement le Mozambique sur la carte mondiale de l’énergie pour les décennies à venir.
