C’était une banale matinée de football à l’Amitofo Care Centre, un internat pour orphelins près de Blantyre, au Malawi. Francis*, 19 ans, venait d’apprendre qu’il allait bientôt obtenir son diplôme. Mais sa vie a basculé lorsque Brandson Njunga, le directeur des ressources humaines de l’école, l’a convoqué. Sa mission : un aller-retour de trois heures en bus pour récupérer un « colis » à Liwonde, près d’un parc national. La récompense : 20 dollars. Six semaines plus tard, lors d’un second voyage, Francis a compris. En ouvrant discrètement le paquet, il a découvert de l’ivoire. Francis s’est alors enfui de l’école, sacrifiant son diplôme et son avenir pour échapper à ce qui s’est révélé être un système bien rodé : l’utilisation d’orphelins vulnérables comme « petites mains » d’un puissant syndicat chinois de trafic d’espèces sauvages.
Amitofo : La Charité comme Façade
Fondé par un moine taïwanais, le réseau d’orphelinats Amitofo promet une éducation de qualité à des enfants démunis, mêlant enseignement classique, mandarin et bouddhisme. Mais une enquête explosive de la journaliste Rachel Nuwer, publiée dans 1843 Magazine, révèle une réalité sordide. Des entretiens avec d’anciens élèves et des enquêteurs dépeignent une organisation « gangrénée par les abus », fournissant des adolescents comme « soldats de base » à des trafiquants. « J’appelle cela de la préparation, mais d’autres pourraient appeler cela du lavage de cerveau », déclare Mary Rice, directrice exécutive de l’Environmental Investigation Agency (EIA). « Ils s’attaquent à des jeunes gens vulnérables sous le couvert de faire quelque chose de socialement bon. »
« Kachala » : Le Parrain Intouchable
L’enquête retrace l’ascension de Yunhua Lin, alias « Kachala » (« petit doigt », en référence à ses trois doigts manquants). Arrivé au Malawi en 2009, cet homme d’affaires chinois a repris un syndicat de trafic d’ivoire en déclin pour le transformer en un empire multimilliardaire, diversifié dans la corne de rhinocéros, les ailerons de requin et les pangolins. Son succès reposait sur deux piliers : la corruption et la main-d’œuvre bon marché. Des sources internes au trafic confirment que Lin bénéficiait d’une protection au plus haut niveau, corrompant des policiers, des militaires et des agents des parcs nationaux. « La corruption est au cœur de tout au Malawi. Vous avez la justice aux enchères », résume l’avocat des droits de l’homme Alexious Kamangila.
J’appelle cela de la préparation, mais d’autres pourraient appeler cela du lavage de cerveau.
Mary Rice, Directrice Exécutive, EIA
L’Orphelinat comme « Entrepôt de Capital Humain »
Le lien entre Lin et l’orphelinat s’est noué vers 2015, lorsque le trafiquant a vendu une partie de ses terres agricoles, adjacentes à l’école de Lilongwe, à l’organisation Amitofo. Pour Lin, l’école est devenue un « voisin idéal » : un complexe privé, sécurisé, avec une présence chinoise constante. Selon un ancien membre du syndicat de Lin, ce dernier utilisait l’école comme un « entrepôt de capital humain ». Il recrutait de jeunes diplômés, sélectionnés pour leurs compétences en mandarin et leur « fiabilité », pour les aider à emballer des conteneurs d’ivoire la nuit ou pour servir de mules dans des opérations à travers l’Afrique australe. L’enquête mentionne le cas d’Aaron Dyson, un ancien élève brillant, envoyé à Taïwan pour perfectionner sa langue, avant de devenir l’un des lieutenants de Lin, organisant des collectes d’ivoire au Kenya, en Namibie et au Botswana.
Une Justice sous Influence
Malgré l’arrestation spectaculaire de Lin en 2019, la puissance de son réseau reste intacte. Condamné à 14 ans de prison en 2021, il a bénéficié d’une grâce présidentielle surprise en juillet 2025. « Il a été gracié à cause de ses connexions, de la corruption », a déclaré, frustré, l’un des policiers ayant procédé à son arrestation. Bien que toujours incarcéré pour d’autres faits de corruption en prison, Lin continuerait de gérer ses affaires depuis sa cellule grâce à des téléphones de contrebande. Pendant ce temps, Brandson Njunga, le DRH de l’orphelinat qui avait recruté Francis, a été arrêté fin septembre, pris en flagrant délit avec quatre défenses d’éléphant. Il risque 30 ans de prison. L’institution Amitofo, qui a suspendu Njunga, affirme avoir lancé une enquête interne mais n’avoir « pas été en mesure de vérifier ou de justifier » les autres allégations d’abus. Quant à Francis, l’orphelin qui a tout fui, il survit difficilement, sans travail et sans diplôme. « Je ne vois aucun avenir brillant pour moi », a-t-il confié à la journaliste. Une trajectoire tragique qui illustre comment, au Malawi, l’exploitation de la faune et celle de la misère humaine sont les deux faces d’un même système criminel.
