L’enlèvement de l’avocate ougandaise Agather Atuhaire et de l’activiste kényan Boniface Mwangi en Tanzanie début mai, et les allégations de torture qui ont suivi, ne sont pas un simple fait divers. C’est, comme l’écrit la politologue kényane Nanjala Nyabola dans une analyse percutante pour Al Jazeera, un « douloureux rappel de la vitesse à laquelle la démocratie recule dans la région ». Pour elle, cet événement est le symptôme d’une crise bien plus profonde que de simples abus de pouvoir : un effondrement structurel de la démocratie elle-même, masqué par le maintien d’élections devenues de simples « performances ».
Une Vague de Répression, de Nairobi à Kampala
Le diagnostic posé par Nanjala Nyabola est étayé par une vague de répression qui traverse toute la région. Les activistes étaient en Tanzanie pour soutenir l’opposant Tundu Lissu, lui-même accusé de trahison. En Ouganda voisin, le leader historique de l’opposition, Kizza Besigye, fait face aux mêmes charges. Au Kenya, les manifestations anti-austérité de 2024, violemment réprimées (plus de 80 morts selon Human Rights Watch), ont vu l’émergence d’une jeunesse activiste qui, face à une opposition politique neutralisée par des « marchandages », est devenue la véritable force contestataire, subissant enlèvements et intimidations. Cette tendance est quantifiée par les indicateurs mondiaux. Le rapport « Democracy Report 2025 » du V-Dem Institute classe une majorité de pays de la région dans la catégorie des « autocraties électorales », des régimes où les élections existent, mais où les libertés fondamentales et l’État de droit sont bafoués.
Nous nous sommes permis de confondre les élections avec la démocratie, et les intentions malveillantes de ceux qui détiennent le pouvoir ont profité de cette croyance. — Nanjala Nyabola, politologue
Le Malentendu Fatal : Confondre Élections et Démocratie
Pour Nanjala Nyabola, la racine du mal est une erreur d’analyse collective. « Nous nous sommes permis de confondre les élections avec la démocratie », écrit-elle. Cette focalisation exclusive sur le rituel du vote, tous les cinq ans, a permis aux élites dirigeantes de vider de leur substance les véritables piliers d’une démocratie fonctionnelle : un pouvoir local robuste, des partis politiques transparents, et des institutions, notamment parlementaires, capables de demander des comptes à l’exécutif.
La Capitulation des Parlements
Au cœur de cette faillite se trouve ce que l’analyste appelle la « capitulation des législatures ». Les parlements, bien que légitimés par le vote populaire, se soumettent de manière répétée à l’exécutif. La raison ? Les députés sont plus redevables au « parrain » de leur parti, qui leur a permis d’être sur la liste, qu’à leurs propres électeurs. Elle utilise l’exemple de la participation politique des femmes comme un « canari dans la mine de charbon ». Selon elle, la forte présence féminine dans les parlements rwandais ou la présidence de Samia Suluhu en Tanzanie ne sont pas des signes de progrès démocratique, mais de la capacité des partis au pouvoir à « gérer l’affichage du genre » en sélectionnant des candidates loyales et peu contestataires. Une fois élus, ces députés, qu’ils soient de la majorité ou de l’opposition, sont pieds et poings liés. Au Kenya, des opposants autrefois virulents se taisent car leur leader a conclu un accord avec le pouvoir. En Ouganda, leur loyauté s’achète avec des voitures de fonction. En Tanzanie, la peur des arrestations suffit à les réduire au silence.
« N’Agonisez Pas, Organisez-vous »
Face à cette faillite des institutions représentatives, la solution, selon Nanjala Nyabola, ne peut venir que d’en bas. Elle reprend le célèbre appel du regretté intellectuel panafricaniste Tajudeen Abdul-Raheem : « N’agonisez pas, organisez-vous ». La reconstruction de la démocratie en Afrique de l’Est, conclut-elle, passe par un réinvestissement des citoyens dans la pratique démocratique locale et quotidienne. Participer à la gouvernance des institutions qui touchent directement la qualité de vie – conseils d’école, comités de gestion des hôpitaux, syndicats, coopératives, associations de quartier – est le seul moyen de former une nouvelle génération de leaders responsables et de recréer un tissu civique. Dans un tel système, les élections nationales ne seraient plus une « performance flottant au-dessus de la réalité », mais la simple et logique culmination de cinq années d’exercice démocratique permanent.

