« Je ne m’attendais pas à vivre aussi longtemps. » Ces mots, prononcés par Yafesi Nakyanga, un fermier ougandais de 86 ans, résument à eux seuls la révolution démographique, discrète mais foudroyante, qui traverse l’Afrique. Longtemps perçu comme le continent de l’extrême jeunesse, l’Afrique vieillit, et elle vieillit à une vitesse qu’aucune autre région du monde n’a connue. Dans une série documentaire exceptionnelle intitulée « Aging Africa », l’agence Associated Press (AP) a enquêté dans une douzaine de pays pour mettre un visage sur les chiffres et révéler un paradoxe tragique : ce formidable succès en matière de santé publique, qui se traduit par un allongement spectaculaire de l’espérance de vie, se heurte à une impréparation quasi totale des États et des sociétés, transformant souvent le cadeau de la longévité en une épreuve de souffrance et de précarité.
Une Vitesse de Transition Inédite
Les chiffres donnent le vertige. Comme le rapporte l’AP, le nombre de personnes de 60 ans et plus en Afrique subsaharienne a déjà bondi de 50% en seulement 15 ans pour atteindre 67 millions. L’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) projette que ce nombre atteindra 163 millions d’ici 2050. Ce qui rend cette transition unique, c’est sa rapidité. L’enquête souligne qu’il a fallu un siècle à de nombreux pays riches pour voir leur part de personnes âgées doubler ; l’Ouganda, lui, devrait la voir quadrupler en à peine quarante ans. Cette accélération prive le continent du « luxe du temps » qu’a eu l’Occident pour adapter ses systèmes sociaux, comme le souligne le Dr Ogugua Osiogbu, l’un des rares gériatres du Nigeria.
Le Grand Angle de l’AP : Quand Longévité Rime avec Précarité
L’investigation de l’AP documente, à travers des récits humains poignants, les multiples facettes de cette crise. Loin d’être une abstraction, elle se manifeste au quotidien :
- Le vide sanitaire : Le manque criant de gériatres et de soins adaptés transforme des affections bénignes en condamnations. L’enquête raconte la mort d’Erisafan Khayiki, 80 ans, faute d’un diagnostic et d’un transport vers une clinique. Les cataractes non traitées mènent à la cécité, les infections urinaires à la mort.
- L’abandon économique : La protection sociale est quasi inexistante. Seuls 2 Africains sur 10 en âge de la retraite perçoivent une pension, contre 7 sur 10 dans le monde, selon l’Organisation Internationale du Travail (OIT). Le système ougandais « SAGE », cité par l’AP, n’offre qu’environ 7 dollars par mois, et ce, uniquement à partir de 80 ans, laissant des millions de personnes dans l’obligation de travailler jusqu’à l’épuisement.
- La fracture sociale : L’augmentation des cas de démence, un phénomène nouveau à cette échelle, se heurte à l’incompréhension. Dans des communautés où les structures de soin mental sont absentes, les comportements erratiques sont souvent interprétés à travers le prisme de la sorcellerie, menant à des violences et à l’ostracisation des aînés, comme le montre le récit d’Ayder Kanyomushana, 81 ans, battue par ses voisins.
Au-Delà de l’Urgence, l’Angle Mort des Politiques Publiques
Si l’enquête de l’AP se concentre sur les réalités de terrain, elle met en lumière un échec plus systémique : l’angle mort des politiques publiques. Bien que l’Union Africaine ait adopté dès 2002 un « Cadre politique et Plan d’action sur le vieillissement », son application sur le terrain reste, au mieux, inégale. Comme le note Carole Osero-Agengo de l’ONG HelpAge International dans l’article, « il y a des programmes, mais ils ne couvrent pas tout le pays. Il y a tellement de lacunes ». Les budgets nationaux et l’aide internationale, historiquement concentrés sur la santé maternelle et infantile, le VIH ou le paludisme, ont rarement intégré une « perspective vieillissement ». La crise du vieillissement n’est pas seulement humanitaire, elle est politique.
Bâtir le Contrat Social de la Longévité
Pourtant, l’enquête de l’AP refuse le fatalisme. Elle relaie la vision plus optimiste de chercheurs comme le Dr Mie Rizig, qui estime que « l’Afrique pourrait être un modèle pour le reste du monde ». Le continent dispose, selon elle, d’atouts intrinsèques : des valeurs culturelles de respect des aînés, un tissu communautaire fort et une immense population de jeunes qui représente un fort ratio de « soignants potentiels ». Le défi consiste à transformer ces atouts culturels en politiques structurelles. Cela implique de repenser le financement de la santé pour y inclure la gériatrie, de créer des systèmes de retraite durables, même modestes, et de soutenir les « ménages intergénérationnels », où les grands-parents, de plus en plus nombreux, élèvent leurs petits-enfants. La révolution de la longévité en Afrique est un fait accompli. Elle oblige désormais le continent à inventer un nouveau contrat social, pour que le privilège de vivre plus longtemps ne soit plus jamais synonyme de condamnation à la souffrance.
