« Toute personne séropositive au Lesotho est un mort en sursis. » La phrase, terrible, est signée Hlaoli Monyamane, un mineur de 32 ans. Elle résume le désespoir qui s’est abattu sur le petit royaume enclavé d’Afrique australe. Pendant deux décennies, le Lesotho, qui affichait le deuxième taux d’infection au VIH le plus élevé au monde, a mené un combat exemplaire. Grâce à près d’un milliard de dollars d’aide américaine via le PEPFAR (le plan d’urgence présidentiel américain contre le sida), le pays avait réussi l’impossible : atteindre fin 2024 l’objectif « 95-95-95 » de l’ONUSIDA (95% des personnes infectées connaissant leur statut, 95% d’entre elles sous traitement, 95% de ces dernières ayant une charge virale indétectable). Et puis, d’un trait de plume à Washington, tout s’est effondré.
Le Séisme du 20 Janvier
Le premier jour de son second mandat, le 20 janvier 2025, le président Donald Trump a signé un décret gelant l’aide étrangère et démantelant l’USAID, le principal partenaire de mise en œuvre du PEPFAR. Une enquête exceptionnelle de l’Associated Press (AP), menée sur le terrain au Lesotho, documente le chaos qui a suivi. En quelques semaines, l’architecture sanitaire du pays, créditée d’avoir sauvé des centaines de milliers de vies, a été « démantelée ». Selon l’enquête, le Lesotho a perdu au moins 23% de son financement PEPFAR. Les programmes de prévention ciblant la transmission mère-enfant et les groupes à haut risque (travailleurs du sexe, mineurs) ont été coupés net. Les laboratoires ont fermé. Les cliniques publiques, soudainement privées de soutien, ont été submergées. 1 500 travailleurs de santé ont été licenciés.
Nous allons perdre énormément de vies à cause de cela. On nous a fait reculer d’au moins 15 ans dans notre lutte contre le VIH.
Mokhothu Makhalanyane, Président de la commission parlementaire sur la santé, Lesotho
« Le Moment le Plus Difficile » : Le Coût Humain
Pour les 260 000 habitants (sur 2,3 millions) vivant avec le VIH, les conséquences sont directes. Des patients ont commencé à rationner leurs pilules. Hlaoli Monyamane, le mineur, n’a pu obtenir que trois mois d’antirétroviraux (ARV) au lieu des douze habituels, le forçant à choisir entre son travail en Afrique du Sud et son traitement. « J’ai choisi ma santé plutôt qu’un emploi », confie-t-il. Mapapali Mosoeunyane, 62 ans, sauvée par les ARV en 2013, dirige un groupe de soutien. « Cela a été le moment le plus difficile pour moi », dit-elle. Son groupe ne parle plus de l’avenir, mais de la peur de retomber malade. Lisebo Lechela, une ancienne travailleuse du sexe devenue activiste, a vu son organisation, qui fournissait des préservatifs et des traitements préventifs (PrEP) aux travailleuses du sexe, fermer du jour au lendemain. « Tout ce travail est perdu », craint-elle, impuissante face aux appels désespérés de femmes qui n’ont d’autre choix que d’accepter des clients refusant le préservatif pour « mettre du pain sur la table ».
Une Reprise en Trompe-l’Œil ?
Face au tollé mondial et aux avertissements de l’ONUSIDA sur des millions de morts potentielles, le Département d’État américain a annoncé des « programmes relais » de six mois pour assurer la continuité des soins. Mais sur le terrain, l’enquête de l’AP révèle le scepticisme. En septembre, Mokhothu Makhalanyane, le président de la commission parlementaire sur la santé, affirmait n’avoir reçu que des « promesses verbales, rien d’écrit ». Des centaines de soignants promis à la réembauche restent au chômage. Pour Pepukai Chikukwa, directrice de l’ONUSIDA au Lesotho – dont le poste a lui-même été supprimé à cause des coupes –, « nous avons perdu du terrain. L’incertitude était très élevée ; maintenant il y a un peu d’espoir. » Mais elle admet qu’il n’est pas clair si ces fonds temporaires suffiront à « combler le vide ».
La Leçon Douloureuse de la Dépendance
Ce drame expose crûment la vulnérabilité d’un système de santé financé à 88% par des donateurs étrangers. L’USAID et le CDC américain représentaient à eux seuls 60% du budget total de la santé du pays. « C’est un sérieux rappel à l’ordre », analyse M. Makhalanyane. « Nous ne devrions jamais mettre la vie de notre peuple entre les mains de personnes qui ne sont pas élues pour le faire. » L’administration américaine parle désormais d’une nouvelle vision, où les fonds seraient versés directement aux gouvernements plutôt qu’aux ONG, pour « construire l’autonomie ». Mais pour les experts, cette transition aurait dû être graduelle. Catherine Connor, de la fondation Elizabeth Glaser, qui a vu son programme de lutte contre la transmission mère-enfant amputé de moitié, résume le drame : « Quand un enfant qui recevait un traitement cesse de le recevoir, cela ressemble à un crime contre l’humanité. »

