C’est une information à contre-courant, un signal d’espoir au milieu de perspectives souvent sombres. Un nouveau rapport du Programme Alimentaire Mondial (PAM) révèle une tendance spectaculaire : au cours des deux dernières années, les gouvernements d’Afrique subsaharienne ont réussi à fournir des repas scolaires à 20 millions d’enfants supplémentaires. Le total atteint désormais 87 millions d’écoliers nourris sur le continent en 2024. Cette augmentation de près d’un tiers, la plus forte au monde, n’est pas anecdotique. Elle témoigne d’un pivot stratégique majeur : une transition de la dépendance à l’aide extérieure vers une prise en main souveraine de l’investissement dans le capital humain.
Une Éclaircie dans la Tempête
Cette performance est d’autant plus remarquable qu’elle s’inscrit dans un décor de crise. La situation alimentaire globale du continent, d’abord, est alarmante. Un rapport des Nations Unies de juillet 2025 rappelait qu’avec 307 millions de personnes en sous-nutrition chronique, la faim en Afrique est revenue à ses niveaux d’il y a vingt ans. Le contexte international, ensuite, est défavorable. La baisse de l’aide publique au développement, due aux coupes budgétaires de l’administration américaine et à la réallocation des budgets européens, assèche les financements traditionnels. C’est dans cette « tempête parfaite » que s’illustre la volonté politique de certains États. Le rapport du PAM souligne des hausses spectaculaires dans plusieurs pays. L’Éthiopie, le Rwanda, le Tchad et Madagascar, par exemple, ont vu leurs programmes exploser, certains multipliant jusqu’à par six le nombre d’enfants nourris.
C’est un changement significatif, passant de la dépendance à l’aide étrangère à la reconnaissance des repas scolaires comme un investissement public stratégique.
Cantines Scolaires : Moteur Économique
Ce succès repose sur un modèle de plus en plus promu par l’Union Africaine : l’Alimentation Scolaire Basée sur les Produits Locaux (Home-Grown School Feeding – HGSF). La philosophie est celle d’un « triple gain ». D’abord pour l’éducation : un repas nutritif à l’école améliore la concentration et augmente les taux de scolarisation. Ensuite pour la santé : il constitue un filet de sécurité vital. Enfin, pour l’économie locale : en s’approvisionnant auprès de petits agriculteurs, les gouvernements créent un marché stable qui stimule la production et injecte des revenus dans les zones rurales. Les exemples cités par le PAM sont éloquents. Au Bénin, l’achat de denrées locales pour ce programme a contribué à hauteur de plus de 23 millions de dollars à l’économie nationale en 2024. En Sierra Leone, plus d’un tiers des repas scolaires provenaient d’aliments produits par des petits exploitants. La cantine n’est plus un centre de coût ; elle devient un hub de développement local.
Nourrir pour Affirmer sa Souveraineté
Au-delà de l’impact socio-économique, la portée de cette tendance est profondément politique. En finançant eux-mêmes ces programmes, les États africains affirment leur souveraineté et reprennent le contrôle d’un pilier de leur développement. « C’est un investissement dans la prochaine génération », déclarait récemment un ministre de l’éducation lors d’un forum de l’Union Africaine. Cette prise en main démontre une volonté de construire des systèmes de protection sociale endogènes, moins vulnérables aux aléas de la géopolitique et aux priorités changeantes des donateurs.
Défis et Zones d’Ombre
Toutefois, ce basculement est encore fragile. Le rapport du PAM n’élude pas les défis immenses qui subsistent. Premièrement, cette dynamique crée une Afrique à deux vitesses. Des millions d’enfants, particulièrement dans les pays en conflit comme la République Démocratique du Congo, la Somalie ou le Soudan du Sud, restent totalement exclus de ce filet de sécurité. Deuxièmement, la dépendance résiduelle aux financements extérieurs demeure une réalité. Beaucoup de ces programmes nationaux sont encore co-financés ou soutenus techniquement par des bailleurs multilatéraux comme la Banque Mondiale ou le FIDA. Enfin, la durabilité budgétaire de ces engagements est la principale inconnue. Dans un contexte de service de la dette élevé et de pressions constantes sur les finances publiques, maintenir et étendre ces investissements exigera des arbitrages politiques courageux. La tendance est lancée, mais sa consolidation sera le véritable test de la décennie à venir.
