« J’essaie de garder la porte ouverte pour la démocratie. Mais je ne sais pas combien de temps ils me laisseront faire. » Ces mots, lourds de présages, sont ceux de l’ancien Premier ministre de transition du Tchad, Succès Masra. Ils sont rapportés aujourd’hui, 3 septembre 2025, dans une tribune publiée par le très influent New York Times et signée d’une plume à la fois intime et politique : celle d’Esias Bedingar, son ex-conseiller et beau-frère. Ce texte n’est pas qu’un témoignage ; c’est un acte d’accusation argumenté, non seulement contre le régime de N’Djamena, mais aussi contre l’assourdissant silence de la communauté internationale, qui, selon l’auteur, joue un « rôle de facilitateur » dans « l’effondrement rapide et silencieux de la démocratie dans toute la région du Sahel ».
L’Affaire Masra : « Emblématique d’un Effondrement »
Esias Bedingar utilise le cas de Succès Masra comme le point de départ de son analyse. Il y retrace la chronologie des faits : l’arrestation le 16 mai au matin, les accusations « vagues et à motivation politique », et la condamnation, le 9 août, à 20 ans de prison et une amende de 1,8 million de dollars pour, entre autres, « complicité d’assassinat » et « diffusion de contenus racistes ». Bedingar, qui précise avoir conseillé Masra durant son mandat, rapporte la position de la défense : les charges sont « fabriquées de toutes pièces » et le processus judiciaire « vide de sens ».
L’accusation, explique-t-il, se base sur un enregistrement audio de 2023 où M. Masra aurait incité des communautés du sud du Tchad à se défendre, enregistrement qui, selon le gouvernement, aurait un lien avec des affrontements intercommunautaires meurtriers en mai 2025. Une causalité que les avocats, cités par Bedingar, réfutent totalement, arguant que les propos ont été sortis de leur contexte et qu’aucun lien direct n’a été prouvé, voyant là une « tentative de trouver un bouc émissaire ».
Le Silence Complice : Washington en Ligne de Mire
Mais le cœur de l’argumentaire de Bedingar se tourne vers l’extérieur. « Pourquoi les Américains devraient-ils s’en soucier ? », demande-t-il rhétoriquement. Sa réponse est une critique acerbe de la politique étrangère américaine au Sahel. Selon lui, Washington, obsédé par la lutte contre le terrorisme, a trop souvent soutenu des « dirigeants répressifs » tant qu’ils coopéraient sur le plan sécuritaire. Cette approche « transactionnelle », écrit-il, a consisté à reconnaître les violations des droits humains sans jamais vraiment les pénaliser.
Il analyse que cette logique du « mieux vaut l’autocrate que nous connaissons que l’instabilité que nous craignons » est un « dangereux mauvais calcul ». C’est là que sa tribune prend toute sa dimension d’opinion en affirmant une thèse forte : « La répression n’est pas un rempart contre le chaos ; elle en est le moteur. Plus les systèmes politiques se ferment, plus les citoyens sont susceptibles d’abandonner les voies pacifiques et d’embrasser des alternatives radicales. »
Un Appel à Recalibrer la Boussole Stratégique
Face à ce constat, l’ancien conseiller de Succès Masra ne se contente pas de critiquer. Il formule des propositions claires. « Washington et ses partenaires doivent recalibrer » leur approche, écrit-il. Il appelle à ce que l’aide militaire et économique soit désormais conditionnée à des « critères démocratiques de base ». Il exhorte également l’Union Africaine à être « plus vocale et cohérente » dans la condamnation de la persécution des figures de l’opposition.
En conclusion, Bedingar présente des leaders comme Succès Masra — « imparfaits, déterminés, idéalistes » — comme une chance de ramener leurs nations du bord du gouffre. Son texte se termine sur un avertissement sans équivoque, adressé à la communauté internationale qui, par son inaction, laisse la porte de la démocratie se refermer au Tchad et ailleurs au Sahel : « Cette fenêtre ne restera pas ouverte éternellement. »
