Une bataille silencieuse mais fondamentale se joue aujourd’hui dans les couloirs des grandes institutions mondiales et les salles de classe du continent africain. L’Union Africaine (UA) a officiellement apporté son soutien à une campagne visant à mettre fin à une hégémonie vieille de près de 500 ans : celle de la carte du monde de Mercator. Pour les initiateurs du mouvement, il ne s’agit pas d’un simple débat de cartographes, mais d’une lutte pour décoloniser les esprits et, littéralement, redonner à l’Afrique sa juste place.
Mercator, navigateur du 16ème siècle, architecte involontaire d’une vision du monde
Pour comprendre l’origine du problème, il faut remonter à 1569. Le cartographe flamand Gerardus Mercator crée une projection révolutionnaire. Son génie est de concevoir une carte qui préserve les angles, permettant aux navigateurs de tracer une route en ligne droite pour traverser les océans. Un chef-d’œuvre de géométrie, mais avec une contrepartie inévitable : pour conserver les formes et les angles, la taille des terres est massivement distordue à mesure que l’on s’éloigne de l’équateur. Mercator n’a jamais eu l’intention de créer un outil de comparaison des superficies ; il a créé un outil de navigation.
La psychologie d’une distorsion
Le problème est que cette carte, conçue pour les marins, est devenue la représentation standard du monde dans nos atlas, nos écoles et sur nos écrans. Le résultat est une perception biaisée de la réalité. Sur un planisphère Mercator, le Groenland (2,1 millions de km²) apparaît aussi grand, voire plus grand, que l’Afrique (30 millions de km²), qui est en réalité 14 fois plus vaste. L’Europe semble plus étendue que l’Amérique du Sud, qui est presque deux fois plus grande. Comme le souligne Selma Malika Haddadi, vice-présidente de la Commission de l’UA, cette carte a favorisé une fausse impression d’une Afrique « marginale ». Pour Moky Makura, de l’organisation Africa No Filter, c’est « la plus longue campagne de désinformation et de mésinformation du monde ». Cette distorsion visuelle, répétée de génération en génération, a un impact psychologique profond sur l’identité et la fierté, enracinant une hiérarchie visuelle où le Nord global domine le Sud global.
D’Arno Peters à « Equal Earth » : une contre-histoire cartographique
La critique n’est pas nouvelle. Dans les années 1970, l’historien allemand Arno Peters a provoqué une controverse mondiale en promouvant la projection Gall-Peters, une carte qui sacrifie les formes pour préserver les superficies réelles. Bien que critiquée par les cartographes pour ses formes étirées, elle a eu le mérite de lancer un débat politique sur la représentation du monde. Aujourd’hui, la campagne « Correct The Map » propose une solution plus élégante : la projection Equal Earth, créée en 2018. Elle conserve des formes plus familières tout en représentant fidèlement les superficies relatives des continents.
Une nouvelle bataille pour les esprits et les institutions
Le soutien de l’UA donne un poids politique sans précédent à cette cause. L’objectif est double : réformer les programmes scolaires sur le continent pour que les enfants africains grandissent avec une image juste de leur propre continent, et faire pression sur les institutions mondiales comme la Banque Mondiale et les Nations Unies pour qu’elles abandonnent définitivement le Mercator. La Banque Mondiale a déjà commencé sa transition, mais le chemin est long, notamment dans le monde de la tech où le Mercator reste souvent la norme par défaut sur les applications mobiles. Cette « guerre des cartes », soutenue par d’autres régions comme les Caraïbes, est une facette essentielle du combat plus large pour la « réparation » post-coloniale. Ce n’est qu’en corrigeant notre vision littérale du monde que nous pourrons commencer à corriger les déséquilibres de pouvoir qu’elle a si longtemps symbolisés.

