Alors que les indicateurs macroéconomiques de l’Afrique subsaharienne montrent des signes de stabilisation timide, avec une inflation en baisse et une croissance régionale prévue à 3 % pour 2024, une menace structurelle bien plus insidieuse plane sur l’avenir du continent. Le dernier rapport Africa’s Pulse de la Banque Mondiale (Vol. 30, Octobre 2024) tire la sonnette d’alarme : le déficit de compétences et la crise de l’apprentissage (« Learning Crisis ») risquent de transformer le dividende démographique attendu en un fardeau social et économique explosif.
Cette analyse se concentre sur l’Afrique de l’Est, locomotive économique du continent, et sur le cas spécifique de Madagascar, pour démontrer comment l’échec éducatif actuel hypothèque la croissance inclusive de demain.
Le Constat Macro : Une Stabilisation en Trompe-l’Œil
Avant d’aborder l’éducation, il est crucial de poser le contexte économique qui contraint les investissements sociaux. Le rapport note que l’économie de l’Afrique subsaharienne est en voie de stabilisation. L’inflation devrait passer de 7,1 % en 2023 à 4,8 % en 2024, et les déséquilibres budgétaires se réduisent (Africa’s Pulse, Vol. 30, p. 11).
Cependant, cette stabilisation ne se traduit pas par une prospérité réelle. La croissance du PIB par habitant reste anémique, estimée à seulement 0,5 % en 2024 et 1,4 % en 2025 (Africa’s Pulse, Vol. 30, p. 13). Pour l’Afrique de l’Est et Madagascar, le problème est double :
- L’espace budgétaire est saturé : Le service de la dette consomme une part croissante des revenus, laissant peu de marge pour les dépenses d’éducation et de santé. Au Kenya, par exemple, le service de la dette représente une part critique des recettes fiscales.
- La croissance n’est pas inclusive : Elle est tirée par les investissements en capital (infrastructures) et non par la productivité du travail, faute d’une main-d’œuvre suffisamment qualifiée.
La « Pauvreté des Apprentissages » : Le Chiffre qui Fait Peur
Le cœur du rapport réside dans une statistique dévastatrice : en Afrique subsaharienne, environ 9 enfants sur 10 sont incapables de lire et de comprendre un texte simple à l’âge de 10 ans (Africa’s Pulse, Vol. 30, Section « Transforming Education », p. 48).
C’est ce que la Banque Mondiale appelle la « pauvreté des apprentissages » (Learning Poverty). Contrairement aux décennies précédentes où l’accent était mis sur le taux de scolarisation (l’accès), le défi est aujourd’hui qualitatif. Les enfants sont à l’école, mais ils n’apprennent pas.
Pour l’Afrique de l’Est, cette réalité crée un plafond de verre économique.
- Le Mythe du Rattrapage : Le rapport calcule qu’au rythme actuel de progression, il faudrait plus de sept décennies (environ 75 ans) aux pays de la région pour atteindre les niveaux moyens de lecture des pays à revenu intermédiaire de la tranche supérieure (Africa’s Pulse, Vol. 30, p. 52).
- L’Impact sur le PIB : Ce retard cognitif a un coût direct. Chaque année de scolarité supplémentaire (si elle est de qualité) est associée à une augmentation des revenus futurs de 12 % en Afrique subsaharienne, le taux le plus élevé au monde. À l’inverse, une année « vide » sans apprentissage) est un investissement à fonds perdus pour l’État.
Afrique de l’Est : Une Locomotive aux Roues Grippées
L’Afrique de l’Est est souvent présentée comme la région la plus dynamique. Le Rwanda, l’Éthiopie, le Kenya et l’Ouganda affichent des taux de croissance du PIB supérieurs à 4-5 %. Pourtant, le rapport souligne que cette croissance est vulnérable car elle ne s’appuie pas sur une base de compétences solide.
Le Paradoxe Kenyan et Rwandais : Même dans les pays « performants » de la zone, les défis persistent. Le Kenya, souvent cité en exemple pour ses réformes éducatives, fait face à une inadéquation entre les compétences des diplômés et les besoins du marché du travail, entraînant un chômage des jeunes élevé malgré les diplômes. Le rapport souligne que l’expansion rapide de l’accès (gratuité de l’enseignement secondaire) a mis une pression immense sur la qualité, avec des ratios élèves/enseignant qui se dégradent (Africa’s Pulse, Vol. 30, p. 57).
La Bombe Démographique : D’ici 2050, la population en âge de travailler en Afrique subsaharienne doublera. En Afrique de l’Est, cette main-d’œuvre massive ne pourra générer un « dividende démographique » (comme l’a fait l’Asie) que si elle est productive. Si la « pauvreté des apprentissages » persiste, cette masse démographique risque de se transformer en source d’instabilité sociale plutôt qu’en moteur de consommation et de production.
Madagascar : Étude de Cas d’un Piège de Développement
Madagascar occupe une place singulière et préoccupante dans l’analyse de la Banque Mondiale. La Grande Île cumule les handicaps structurels qui illustrent parfaitement le lien entre éducation et pauvreté.
A. La Double Peine : Malnutrition et Éducation Le rapport insiste sur l’interdépendance entre la santé et l’éducation. À Madagascar, où les taux de malnutrition chronique et de retard de croissance (stunting) sont parmi les plus élevés au monde, le développement cognitif des enfants est affecté avant même leur entrée à l’école. Un enfant malnutri apprend moins vite. C’est une perte de capital humain irréversible (Africa’s Pulse, Vol. 30, p. 61).
B. Un Système Éducatif sous-financé Les dépenses par enfant à Madagascar restent drastiquement basses comparées à la moyenne régionale. Le rapport note que les pays performants dépensent environ 200 à 300 dollars par élève au primaire, alors que les pays à faible revenu comme Madagascar sont souvent bien en deçà, limitant l’accès aux manuels scolaires et aux infrastructures de base.
C. Conséquence Économique : La Trappe de l’Agriculture de Subsistance Faute de compétences de base (lecture, calcul), la main-d’œuvre malgache reste massivement captive de l’agriculture de subsistance et du secteur informel à faible productivité. L’incapacité à fournir une main-d’œuvre qualifiée freine l’industrialisation (zones franches textiles) et le développement des services (BPO/Call centers), qui nécessitent des compétences linguistiques et techniques que le système public ne fournit plus suffisamment.
Les Leviers de Transformation : Ce qu’il faut faire (et vite)
Le rapport ne se contente pas d’un constat d’échec. Il propose une feuille de route académique et budgétaire pour inverser la tendance, applicable immédiatement en Afrique de l’Est et à Madagascar.
- Prioriser les « Fondamentaux » (Foundational Learning) : L’étude montre que disperser les budgets dans des programmes complexes est inefficace. La priorité absolue doit être l’acquisition de la lecture et du calcul avant l’âge de 10 ans. Sans cette base, tout investissement dans le secondaire ou le supérieur est bâti sur du sable (Africa’s Pulse, Vol. 30, p. 65).
- Soutenir les Enseignants, pas seulement les Bâtiments : La qualité de l’enseignant est le facteur le plus déterminant de la réussite scolaire. Le rapport préconise des plans de carrière structurés, une formation continue pratique (coaching en classe) et le paiement régulier des salaires, un problème récurrent à Madagascar (enseignants FRAM).
- L’Éducation comme Stratégie Économique : La Banque Mondiale exhorte les ministères des Finances à voir l’éducation non comme une dépense sociale, mais comme un investissement économique. Pour des pays comme le Kenya ou le Rwanda qui visent le statut de pays à revenu intermédiaire, ou pour Madagascar qui cherche à sortir de la trappe à pauvreté, améliorer le capital humain est la seule voie pour augmenter la productivité globale des facteurs (TFP).
Le rapport Africa’s Pulse d’octobre 2024 délivre un message sans équivoque aux dirigeants d’Afrique de l’Est : la stabilisation macroéconomique actuelle est une condition nécessaire, mais pas suffisante.
La véritable bataille pour l’émergence ne se joue pas uniquement dans les mines ou les ports, mais dans les salles de classe primaires. Pour Madagascar comme pour ses voisins continentaux, le coût de l’inaction est désormais chiffrable : c’est le sacrifice d’une génération entière et le renoncement à la transformation économique structurelle. Sans une « révolution de la qualité » éducative, la locomotive est-africaine continuera de rouler, mais elle tournera à vide.

