Ce 7 septembre 2025, une voix puissante s’est élevée, non pas depuis une capitale politique, mais depuis le cœur spirituel de l’Afrique. Le Symposium des Conférences Épiscopales d’Afrique et de Madagascar (SCEAM), qui représente l’Église catholique sur tout le continent, a publié une déclaration sur le climat d’une tonalité inhabituellement politique et offensive. Qualifiant la crise d' »urgence morale et écologique », le texte n’est pas un simple appel à la prière, mais un véritable manifeste géopolitique. Il exige la « justice climatique », somme les nations riches de « rembourser leur dette écologique » et positionne l’Église comme un acteur de premier plan, déterminé à peser de tout son poids dans les négociations mondiales, notamment en vue de la COP30.
Au-delà de l’Écologie, une Doctrine de la Justice
La déclaration du SCEAM s’ancre profondément dans la doctrine sociale développée par le Pape François dans ses encycliques de référence, Laudato Si’ (2015) et Laudate Deum (2023). En citant directement ces textes, les évêques africains rappellent que pour l’Église, l’écologie est indissociable de la justice sociale. Le cri de la Terre et le cri des pauvres ne font qu’un. L’argument central est sans équivoque : l’Afrique, qui contribue le moins aux émissions mondiales de gaz à effet de serre, est le continent qui en subit le plus violemment les conséquences. La Banque Africaine de Développement, dans son rapport « Perspectives Économiques en Afrique 2022 », estime que le continent perd déjà entre 5% et 15% de la croissance de son PIB par habitant à cause du changement climatique.
Le Principe du Pollueur-Payeur : « Dette Écologique » et Financements Illusoires
Le SCEAM traduit cette injustice en termes économiques et politiques forts. Le concept de « dette écologique » est au cœur de son réquisitoire. Il s’agit de l’idée, de plus en plus portée par les pays du Sud, que les nations industrialisées, responsables historiques du dérèglement climatique, ont une dette morale et financière envers les pays qui en paient aujourd’hui le prix. Cette dette, selon les évêques, doit être remboursée via un « financement climatique transparent, accessible et non-endettant ». C’est une critique directe des prêts « verts » qui ne font qu’alourdir le fardeau de la dette. La réalité des chiffres leur donne raison : le rapport « Landscape of Climate Finance in Africa 2024 » de la Climate Policy Initiative révèle que l’Afrique ne reçoit qu’environ 3% du financement climatique mondial, un montant dérisoire au regard de ses besoins, estimés à près de 2 800 milliards de dollars pour la décennie.
Une Vision Continentale dans un Mouvement Mondial
La prise de position du SCEAM, bien que singulière par sa force, s’inscrit dans un mouvement plus large où les institutions religieuses s’affirment comme des acteurs du débat climatique. Le Conseil Œcuménique des Églises (COE), qui représente de nombreuses dénominations protestantes et orthodoxes, promeut depuis des décennies le concept de « justice climatique ». De même, en Amérique Latine, le Conseil Épiscopal (CELAM) a appelé à une « conversion écologique » face à la déforestation en Amazonie. En se joignant à ce chœur mondial, l’Église africaine apporte une légitimité morale et un poids institutionnel considérables aux revendications portées par le Groupe Africain des Négociateurs sur le Climat (AGN). Pour les gouvernements africains, cette déclaration est un renfort diplomatique de premier ordre, une caution morale qui vient appuyer leurs demandes de financement et de transfert de technologies dans les arènes internationales.
De la Doctrine à l’Économie Réelle : L’Appel à l’Investissement
Le manifeste ne se contente pas de dénoncer. Il esquisse une vision pour l’avenir énergétique du continent, en appelant à investir massivement dans les énergies renouvelables décentralisées, notamment le solaire. Cet appel résonne avec une tendance de fond du secteur privé. Selon les analystes, les investissements dans les énergies renouvelables en Afrique connaissent une croissance exponentielle, bien que partant de très bas. Le défi, pour les entreprises du secteur, est de transformer ce potentiel en projets bancables, un enjeu directement lié aux risques climatiques qui menacent la stabilité des investissements, notamment dans l’agriculture et les infrastructures. En demandant des financements pour l’adaptation et la résilience, l’Église ne défend pas seulement les pauvres ; elle plaide indirectement pour un environnement économique plus sûr, capable d’attirer les capitaux privés nécessaires à la transition.
Une Église en Ordre de Bataille pour la COP30
La déclaration se conclut par une feuille de route concrète qui transforme l’Église en une véritable machine de plaidoyer. En s’engageant à créer un « Observatoire Ecclésial sur la Justice Climatique », une structure inédite chargée de surveiller la mise en œuvre des promesses climatiques, l’Église africaine passe de la parole aux actes. Elle se dote d’un outil de veille et de pression qui lui permettra de documenter les manquements et de peser de tout son poids dans les débats. En adoptant le langage de la géopolitique et de l’économie, l’Église catholique africaine sort de son rôle purement spirituel. Elle se positionne comme une conscience politique et un groupe de pression moral, déterminé à utiliser son influence pour défendre ce qu’elle considère comme le droit fondamental de l’Afrique à un développement juste et durable.
