Jimmy Cliff s’en est allé le 24 novembre, emportant avec lui une part de l’âme du reggae. Artiste planétaire, voix signature de Reggae Night et figure culte du film The Harder They Come, il laisse surtout un héritage unique : celui d’un Jamaïcain qui n’a cessé de tisser, pendant plus d’un demi-siècle, un lien intime et viscéral avec l’Afrique. Un lien fait de musique, de luttes, d’admiration et de retrouvailles permanentes. Plus qu’un chanteur, Jimmy Cliff fut un passeur. Un homme debout, habité par l’idée que les peuples séparés par l’histoire peuvent se retrouver par la culture, par la voix et par le rythme.
1974 : Le retour symbolique d’un fils perdu
Sa première arrivée en Afrique, il la raconte souvent avec une émotion intacte.
Fin 1974, lorsqu’il atterrit au Nigeria, il s’attend à un accueil discret. À la place, c’est une véritable marée humaine qui l’attend à l’aéroport. Le public, comme mû par une intuition ancienne, vient saluer ce fils de la diaspora revenu sur la terre de ses ancêtres.
Jimmy Cliff devient alors le tout premier artiste reggae à se produire sur le continent — un moment historique pour une musique née de l’exil africain.
À Lagos, Fela Kuti, le géant de l’afrobeat, assiste à son concert. Il l’invite ensuite à Kalakuta, son sanctuaire musical. La rencontre est électrique, fraternelle, mémorable.
Mais le séjour prend un tournant inattendu : une affaire de rivalités entre promoteurs conduit à son arrestation. Trois nuits derrière les barreaux, puis la liberté. De cet épisode, il fera une chanson : The News. Et de ce continent, il gardera un amour intact, presque irrévocable.
Des collines jamaïcaines aux scènes du monde
Né en 1948 dans une Jamaïque encore colonisée, Jimmy Cliff — James Chambers à l’état civil — grandit dans un environnement modeste. Un village rural, une famille nombreuse, un enfant qui chante partout où il passe.
Envoyé très jeune à Kingston, il tombe amoureux des musiques nouvelles qui bousculent les rues : ska, rocksteady, reggae. Et dans un geste devenu légendaire, il recommande à un producteur d’enregistrer un jeune chanteur talentueux croisé dans les ruelles : Bob Marley.
Son talent explose. L’Europe, le Brésil, les États-Unis : sa voix traverse les frontières.
Ses chansons — Vietnam, Many Rivers to Cross, You Can Get It If You Really Want — résonnent comme des manifestes d’espoir.
Son rôle dans The Harder They Come (1972) propulse le reggae au rang de mouvement global. Mais au-delà de la gloire, c’est l’Afrique qui l’appelle.
L’Afrique, sa seconde patrie musicale
À partir de la fin des années 1970, Jimmy Cliff multiplie les tournées africaines et devient l’un des plus grands ambassadeurs du reggae sur le continent.
Sénégal, Gambie, Sierra Leone, Zaïre, Tunisie, Madagascar, Côte d’Ivoire… chaque pays l’accueille comme un frère.
Il collabore avec des artistes majeurs :
- Cheick Tidiane Seck au Mali,
- Rebop Kwaku Baah au Ghana,
- Franco et l’OK Jazz, Tabu Ley, Zaiko Langa Langa en RDC,
- Lapiro de M’Banga au Cameroun.
Musicalement, il explore, mélange, fusionne.
Humainement, il s’enracine.
Il finit même par acquérir un terrain au Liberia, comme pour ancrer physiquement ce lien qu’il ressentait dans sa chair.
Une voix militante, malgré la censure
Derrière le sourire solaire, l’artiste portait une conscience politique aiguisée.
Dans ses textes, il dénonce l’injustice, les inégalités, l’oppression.
Sa chanson Remake The World — “Quelques-uns possèdent tout, quand trop de gens n’ont rien” — est même interdite d’antenne en Afrique du Sud.
Mais cela ne l’empêche pas, en 1980, de se produire à Soweto devant 20 000 personnes, vêtu de treillis, devant un public galvanisé.
Son message est clair :
la majorité doit gouverner, la liberté doit triompher.
Une influence profonde, jusqu’aux générations futures
L’Afrique lui rend l’amour qu’il lui a donné.
Lucky Dube s’en inspire. De nombreux orchestres ou chanteurs du continent reprennent ses titres dès les années 1970.
Et lorsqu’il prête sa voix à Hakuna Matata pour Le Roi Lion, il devient, pour toute une génération, la bande-son de l’enfance et de l’Afrique joyeuse.Son dernier album, Refugees (2022), le montre représenté en pharaon.
Un symbole.
Un rappel.
Une manière de dire : « Je viens d’ici autant que de là-bas. »
Jimmy Cliff restera l’un des plus beaux ponts entre l’Afrique et la Jamaïque
Quarante albums, quatre Grammy Awards, une entrée au Rock & Roll Hall of Fame…
Mais au-delà des chiffres, c’est son humanité qui marque. Sa fidélité à un continent qu’il a aimé sans pause, sans calcul, sans folklore.
Jimmy Cliff fut un éclaireur.
Un rassembleur.
Un miroir tendu aux peuples séparés par l’histoire.
Aujourd’hui, de Kingston à Lagos, de Dakar à Antananarivo, une même certitude résonne :
Il n’a jamais cessé de chanter l’Afrique, et l’Afrique ne cessera jamais de le chanter.

