TSOKOMEY (Ghana) – Dans les méandres des mangroves de Tsokomey, à quelques kilomètres seulement d’Accra, Beatrice Nutekpor fend chaque jour les racines noueuses pour récolter des huîtres. Depuis l’âge de 15 ans, ce geste est son quotidien, un héritage transmis par sa mère. Trente ans plus tard, à 45 ans, elle s’inquiète : la tradition familiale vacille, menacée par la crise climatique et la disparition des mangroves.
Une Activité Féminine en Péril
Dans les zones côtières du Ghana, l’ostréiculture a longtemps été l’affaire des femmes. Cette pratique ancestrale leur garantit de quoi nourrir leurs familles et scolariser leurs enfants. Mais le climat et la pression humaine fragilisent désormais cet équilibre. Selon les chercheurs, plus de 80 % des mangroves originelles ont disparu en Afrique de l’Ouest au cours du dernier siècle, rongées par l’urbanisation, l’exploitation du bois de chauffe et la montée des eaux.
Quand les racines manquent, les huîtres s’enfoncent dans des eaux plus profondes. Nous devons plonger, parfois à neuf mètres, pendant de longues heures, au risque de nos vies.
Beatrice Nutekpor
Des Initiatives Locales Stoppées Net
Pendant un temps, l’espoir a pris racine. Des centaines de femmes ostréicultrices ont été formées par l’association Development Action Association (DAA) aux méthodes durables : replantation de mangroves, récolte sélective, préservation des écosystèmes. Mais la fin du financement américain, coupé sous l’administration Trump, a mis un terme brutal à ce soutien. Depuis, les femmes tentent seules de maintenir leurs efforts de régénération.
« Les huîtres commencent à se fixer sur les nouvelles mangroves que nous avons plantées », se réjouit pourtant Beatrice, qui garde foi en la nature malgré les obstacles.
Quand Survie rime Avec Transmission
Dans cette lutte quotidienne, il ne s’agit pas seulement de préserver une source de revenus – un bassin d’huîtres se vend environ 47 cedis (4 dollars) –, mais aussi de sauver un patrimoine immatériel.
« Tout ce que nous faisons, nous le faisons pour nos enfants », insiste Bernice Bebli, 39 ans, membre de la Densu Oyster Pickers Association. L’organisation impose d’ailleurs des règles strictes : couper les mangroves en dehors des périodes autorisées entraîne la confiscation des huîtres, voire un signalement à la police en cas de récidive.
Entre Science et Traditions
Pour les experts, la menace est réelle. « La dépendance des populations côtières à ces écosystèmes est énorme. Mais le rythme de destruction est plus rapide que celui de la régénération. À terme, ce sont des espèces et des vies humaines que nous perdrons », alerte Francis Nunoo, professeur de sciences halieutiques à l’université du Ghana.
Malgré les mises en garde, Béatrice refuse de baisser les bras. Comme sa mère l’a initiée à l’ostréiculture, elle souhaite transmettre ce savoir-faire à sa fille.
Si ma fille l’apprend, elle pourra à son tour l’enseigner à la sienne. Ainsi, notre métier survivra.
Dans les eaux de Tsokomey, chaque huître récoltée porte désormais le poids d’un double combat : celui de la survie économique et celui de la préservation d’un héritage culturel face aux bouleversements du climat.
