Alors que les grands sommets internationaux se concentrent sur les 600 millions d’Africains privés d’électricité, une autre crise énergétique, plus intime et plus silencieuse, fait des ravages au cœur des foyers du continent. Chaque jour, près de 900 millions de personnes, soit quatre ménages sur cinq en Afrique subsaharienne, allument un feu de bois, de charbon ou de déjections animales pour préparer leur repas. Dans une lettre publiée le 2 septembre par le Financial Times, James Rockall, le directeur général de la World Liquid Gas Association (WLGA), a raison de le rappeler : l’accès à une cuisson propre est tout aussi vital que l’accès à l’électricité. Cette pratique ancestrale n’a rien de pittoresque. Elle est au centre d’un nexus dévastateur qui lie santé publique, dégradation environnementale, inégalités de genre et pauvreté.
Le Bilan d’une Crise Sanitaire et Sociale
Le premier coût est humain. Selon l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), la pollution de l’air domestique issue de ces foyers ouverts est responsable de près de 3,7 millions de décès prématurés chaque année dans le monde, majoritairement en Afrique et en Asie. Les fumées toxiques, riches en particules fines, provoquent des maladies respiratoires chroniques, des pneumonies infantiles, des cancers du poumon et des accidents vasculaires cérébraux. Le deuxième coût est social et économique, et il pèse de manière disproportionnée sur les femmes et les filles. Comme le souligne James Rockall, les femmes passent en moyenne 1,5 heure par jour à collecter du bois de chauffe et quatre heures à cuisiner dans des conditions pénibles. Ce « temps de corvée » est un temps volé à l’éducation, à une activité génératrice de revenus ou au repos, ancrant ainsi les femmes dans un cycle de précarité. Le troisième coût est environnemental. La demande en bois de chauffe et en charbon de bois est l’un des principaux moteurs de la déforestation sur le continent, contribuant à la perte de biodiversité et à l’érosion des sols.
La Solution GPL : Entre Pragmatisme et Dépendance Fossile
Face à cette crise, l’association de James Rockall, la WLGA, plaide pour une solution qu’elle juge « prête à l’emploi, portable » et efficace : le gaz de pétrole liquéfié (GPL) en bonbonnes. Les arguments sont solides. Le GPL brûle proprement, réduisant drastiquement les émissions de particules fines et améliorant instantanément la santé des ménages. Il est également plus rapide et plus efficace, libérant un temps précieux pour les femmes. Des initiatives comme le programme « Cooking For Life » de la WLGA, ainsi que des mandats légaux dans certains pays obligeant les cantines scolaires à passer au GPL, montrent une dynamique en faveur de cette énergie. Cependant, l’analyse ne serait pas complète sans en souligner les limites. Le GPL reste une énergie fossile, dont la production et la combustion génèrent des gaz à effet de serre. De plus, son prix est souvent indexé sur les marchés mondiaux, le rendant sujet à une forte volatilité qui peut le mettre hors de portée des ménages les plus pauvres. Enfin, son déploiement à grande échelle requiert une chaîne d’approvisionnement et de distribution fiable, un défi logistique majeur dans de nombreuses zones rurales.
Au-Delà du Gaz, le Panier de Solutions Alternatives
La réalité du terrain, comme le souligne l’Agence Internationale de l’Énergie (AIE), est qu’il n’existe pas de solution unique. Le chemin vers la cuisson propre en Afrique sera probablement un « mix énergétique » adapté aux contextes locaux. D’autres solutions coexistent et se développent :
- Les foyers améliorés : Des cuisinières plus efficientes qui réduisent la consommation de bois ou de charbon de 30 à 60% et diminuent les fumées. Elles représentent une solution de transition abordable mais ne résolvent pas le problème à la racine.
- Le biogaz : Des digesteurs qui transforment les déchets agricoles et les déjections animales en méthane pour la cuisson. C’est une solution circulaire et renouvelable, particulièrement adaptée aux communautés d’éleveurs.
- L’électricité : La solution la plus propre au point d’utilisation. Cependant, comme le relevait l’article initial du Financial Times, l’accès au réseau reste limité et son coût élevé pour la cuisson est un obstacle majeur pour de nombreux ménages.
Financer la Transition : Le Nerf de la Guerre
Le principal obstacle à la transition, quelle que soit la technologie, reste l’accessibilité financière. L’achat d’une gazinière, d’un foyer amélioré ou le remplissage d’une bonbonne de gaz représente un investissement initial important. C’est ici que l’innovation financière devient cruciale. Des modèles comme le « Pay-As-You-Go » (paiement à l’usage), popularisés par le secteur du solaire domestique, font leur apparition pour le GPL, permettant aux ménages de payer pour de petites quantités de gaz via leur téléphone mobile. Par ailleurs, le marché du carbone commence à jouer un rôle, en finançant la distribution de foyers propres en échange des crédits générés par la réduction des émissions de CO2. En fin de compte, la résolution de cette crise silencieuse exigera bien plus qu’une technologie. Elle nécessitera des politiques publiques volontaristes, des modèles économiques innovants et une reconnaissance internationale que permettre à chacun de cuisiner sans mettre sa vie en danger est un impératif fondamental de développement.
