Une nouvelle force politique secoue l’Afrique. De Madagascar au Maroc, en passant par le Kenya et le Sénégal, une vague de contestation menée par la « Génération Z » – ces jeunes de moins de 28 ans – déferle sur le continent. Horizontaux, hyper-connectés et puisant leurs symboles dans une culture mondiale, ces mouvements ne sont pas de simples manifestations. Ils sont l’expression d’une nouvelle force politique, née de la frustration face à des décennies de mauvaise gouvernance et armée d’outils numériques qui changent radicalement les règles du jeu.
Madagascar : La « Génération One Piece » face à l’Effondrement des Services
À Madagascar, l’étincelle fut la faillite des services de base : des coupures d’eau et d’électricité incessantes. Cette colère s’enracine dans un contexte de fragilité chronique de l’État et de pauvreté extrême. Organisés sur Facebook, des milliers de jeunes sont descendus dans la rue, utilisant comme symbole un crâne de pirate tiré du manga japonais « One Piece ». La réponse du pouvoir a été brutale : l’ONU a décompté au moins 22 morts, auxquels s’ajoutent de nombreux blessés et arrestations. L’onde de choc a contraint le Président Rajoelina à limoger son gouvernement, sans pour autant calmer une contestation qui demande un changement de système.
Si les causes diffèrent, la dynamique reste la même : une jeunesse numérique qui défie les récits officiels. Au Maroc, la colère s’est cristallisée autour du décalage entre l’abandon des services publics (santé, éducation) et les dépenses somptuaires pour la Coupe du Monde de la FIFA 2030. Ce mécontentement s’inscrit dans un contexte social plus large de chômage des jeunes diplômés et de montée des inégalités. Des groupes comme « Gen Z 212 » ont utilisé TikTok et Discord pour organiser les plus grandes manifestations depuis des années
Une Vague Continentale
Ces cas ne sont pas isolés. Ils font écho à des mobilisations similaires qui ont secoué le continent. Le précédent le plus marquant est celui du Kenya en 2024, où des manifestations massives, menées par la Gen Z sous le hashtag #RejectFinanceBill, ont forcé le président William Ruto à reculer sur une loi de finances impopulaire. De même, le mouvement #EndSARS au Nigeria en 2020 contre les violences policières, ou les mobilisations de la jeunesse au Sénégal en 2021 et 2023, ont montré la capacité de cette génération à s’organiser en dehors des cadres traditionnels.
Ces manifestations sont un avertissement pour les gouvernements qui ont échoué dans leurs fonctions de base. — Mohamed Keita, analyste
Les Racines Structurelles : Démographie et Gouvernance Défaillante
Pour l’analyste Mohamed Keita, ces mouvements sont une « prise de conscience » face à l’échec des États. Le terrain est fertile. L’Afrique est le continent le plus jeune du monde, où plus de 60% de la population a moins de 25 ans. Or, comme le rappelle la Banque Africaine de Développement, le marché du travail est incapable de créer plus de 3 à 4 millions d’emplois formels pour les 15 millions de nouveaux entrants chaque année. Le taux de chômage des jeunes en zone urbaine dépasse souvent les 30%. Ce qui change, c’est la technologie. Cette génération s’organise, documente les abus et contourne la propagande des médias d’État. Si ces mouvements sont souvent décrits comme « sans leader », des analystes nuancent cette vision, soulignant le rôle de catalyseurs visibles – influenceurs, artistes, collectifs étudiants – qui, sans être des chefs hiérarchiques, servent de points de ralliement.
Du Soulèvement Spontané à la Durabilité Politique
La question centrale, posée par des think tanks comme l’ISS Africa, est celle de la durabilité de ces mouvements. Leur force – l’horizontalité, la spontanéité – est aussi leur faiblesse. Efficaces dans la rue pour bloquer une loi ou renverser un gouvernement, ils peinent à s’inscrire dans le jeu électoral traditionnel, souvent verrouillé par des partis politiques faibles et des systèmes constitutionnels conçus pour préserver le statu quo. Le défi pour cette génération n’est plus seulement de savoir comment contester le pouvoir, mais comment le conquérir et, surtout, comment l’exercer durablement.
