Les crises en Afrique commencent rarement par la politique. Elles commencent souvent par l’eau. Trop peu, trop sale, ou injustement répartie. Comme le rappelle l’experte Sareen Malik dans une tribune percutante, chaque sécheresse qui pousse les éleveurs au conflit dans le Sahel, chaque inondation qui dévaste les marchés, chaque robinet à sec qui alimente les émeutes urbaines en Afrique australe, raconte la même histoire : quand l’eau défaille, les économies et les contrats sociaux s’effondrent avec elle. Face à cette réalité, elle appelle à une révolution copernicienne : cesser de traiter l’eau comme un enjeu social secondaire pour enfin la considérer comme ce qu’elle est vraiment : l’infrastructure fondamentale de tout développement.
La Fracture Hydrique : Radioscopie d’une Crise Structurelle
La fragilité est systémique. Le dernier rapport du Joint Monitoring Programme de l’OMS et de l’UNICEF est formel : l’Afrique subsaharienne abrite près de la moitié des 771 millions de personnes dans le monde qui n’ont toujours pas accès à un service d’eau potable de base. Cette statistique, à elle seule, devrait « réorganiser nos priorités », insiste Sareen Malik. Le coût de cette fracture est colossal. Sur le plan humain, la charge repose de manière écrasante sur les femmes et les filles, qui, selon l’UNICEF, passent collectivement 200 millions d’heures chaque jour à la corvée d’eau. C’est un temps inestimable volé à l’éducation, à l’entreprise, à la vie. Sur le plan économique, la Banque Mondiale estime que l’inadéquation des services d’eau et d’assainissement coûte à certains pays africains jusqu’à 5% de leur PIB annuel en pertes liées à la santé et à la productivité. Le tout est aggravé par le changement climatique : le dernier rapport du GIEC prévient que la sécurité hydrique du continent est sous une pression croissante.
Les tuyaux seuls n’apportent pas la dignité ; ce sont les gens qui le font.
Le Mirage des « Éléphants Blancs » : Quand l’Infrastructure Échoue à Devenir Service
Pendant des décennies, la réponse à cette crise a été axée sur les grands projets, les « éléphants blancs » : des méga-barrages et des infrastructures massives, souvent financés par des bailleurs internationaux. Si certains sont nécessaires, Sareen Malik soutient que cette approche axée sur le « symbole » plutôt que sur le « service » a montré ses limites. Un barrage spectaculaire ne sert à rien si les canalisations qui en partent fuient, si la maintenance n’est pas assurée et si les communautés rurales ne sont pas connectées. Le vrai drame, souligne-t-elle, est qu’un « robinet en panne dans un village rural » n’est pas traité avec la même urgence qu’une « rupture de canalisation en ville ».
La Révolution par le Bas : Des Solutions Inclusives et Contextualisées
La solution, selon Malik, réside dans un changement d’échelle et de philosophie. Il faut privilégier les innovations ancrées dans le contexte local, qui peuvent être déployées rapidement et maintenues par les communautés elles-mêmes. Elle cite des exemples primés par le Zayed Sustainability Prize : la fondation SkyJuice, qui déploie des systèmes de filtration par gravité, sans électricité, pour les communautés isolées ; ou Eau et Vie, qui parvient à installer des robinets individuels dans les bidonvilles en mettant en place un modèle économique viable pour les résidents à faible revenu. Cette vision est de plus en plus partagée au plus haut niveau. Le Conseil des ministres africains sur l’eau (AMCOW) insiste dans sa stratégie 2025 sur le développement de solutions « décentralisées » et sur le renforcement de la « gouvernance locale » de l’eau.
Refonder la Gouvernance : Le Service, Pas le Symbole
La clé de cette révolution est un changement dans la manière dont les projets sont conçus, financés et évalués. Sareen Malik propose une feuille de route claire :
- Laisser les communautés co-décider des priorités pour garantir l’appropriation des projets.
- Conditionner les financements aux résultats réels, non pas aux infrastructures construites, mais aux « heures gagnées par les filles, aux maladies évitées et aux récoltes sécurisées ».
- Privilégier les technologies réparables localement, avec des pièces disponibles sur place, pour briser le cycle de la dépendance.
Le test de chaque projet devrait être simple : libère-t-il le temps des filles, garde-t-il les enfants en bonne santé et crée-t-il des emplois là où les gens vivent ?
L’argument de Sareen Malik est puissant : l’eau n’est pas un secteur parmi d’autres. C’est le socle. Traiter les systèmes d’approvisionnement, d’assainissement et d’irrigation comme l’infrastructure la plus essentielle est la stratégie d’investissement la plus rentable que le continent puisse faire. Car lorsque le système de l’eau fonctionne, la santé s’améliore, l’éducation progresse, l’agriculture se stabilise et les économies locales prospèrent. Lorsque l’on met cette infrastructure en premier, la dignité et la prospérité suivent.

