En adoptant à l’unanimité ce lundi 1er septembre 2025 une loi criminalisant l’homosexualité, le Burkina Faso a ajouté son nom à une liste grandissante de pays africains qui durcissent leur législation à l’encontre des minorités sexuelles. Voté par les 71 membres du parlement de transition mis en place par la junte militaire, le texte prévoit des peines allant jusqu’à cinq ans de prison et l’expulsion pour les ressortissants étrangers. Si cette décision marque une rupture pour le pays, où l’homosexualité n’était pas jusqu’alors illégale, elle est surtout le symptôme d’une tendance de fond qui traverse le continent. Loin d’être un acte isolé, cette loi s’inscrit dans un contexte complexe, à la croisée des chemins entre affirmation de souveraineté, dynamiques géopolitiques et luttes d’influence idéologiques.
Ouagadougou, Acte d’une Vague Continentale
La décision du Burkina Faso n’est pas une surprise totale. Elle suit une trajectoire observée dans plusieurs autres nations. Le Mali voisin, également dirigé par une junte militaire et proche allié de Ouagadougou, a adopté une loi similaire en novembre 2024. Plus à l’est, l’Ouganda a fait les gros titres en 2023 avec l’une des lois les plus sévères au monde, incluant la peine de mort pour « homosexualité aggravée ». Au Ghana, le parlement a voté en 2024 un projet de loi très controversé, actuellement en attente de promulgation présidentielle. Aujourd’hui, une trentaine de pays africains pénalisent les relations entre personnes de même sexe. Ce qui frappe n’est pas tant le nombre, mais l’intensification et la systématisation récentes de ces cadres législatifs, souvent portées par des régimes en quête de légitimité populaire et d’une base idéologique forte.
La Bataille des « Valeurs » : Entre Influences Extérieures et Discours de Souveraineté
La propagation de ces législations est alimentée par une rhétorique bien définie : la défense des « valeurs familiales » et « africaines » contre une prétendue « décadence occidentale ». Ce discours trouve un écho favorable auprès des segments les plus conservateurs des sociétés, souvent encouragé par des acteurs extérieurs. Des rapports d’organisations de la société civile pointent depuis plusieurs années le rôle actif et financier de groupes conservateurs et évangéliques, notamment américains, qui promeuvent un agenda « pro-famille » sur le continent. En face, les condamnations de nombreux gouvernements occidentaux, de l’ONU et des organisations de défense des droits humains sont systématiquement rejetées et qualifiées d’ingérence néo-coloniale. Ce bras de fer permet aux gouvernements en place de se positionner en défenseurs de la souveraineté nationale face à des pressions extérieures, transformant un débat de société en un enjeu d’affirmation politique.
Un Outil dans le Nouvel Échiquier Géopolitique
Pour les régimes militaires du Sahel, comme au Burkina Faso ou au Mali, qui ont ostensiblement tourné le dos à la France et à leurs partenaires occidentaux traditionnels, ce discours souverainiste sur les questions sociétales est particulièrement puissant. Il sert non seulement à consolider leur base de soutien interne, mais aussi à s’aligner sur de nouveaux partenaires internationaux. La Russie, notamment, se positionne en défenseur des « valeurs traditionnelles » face à l’Occident et trouve dans cette convergence idéologique un levier de « soft power » efficace en Afrique. La promotion d’un modèle social conservateur devient ainsi un marqueur d’appartenance à un nouvel axe géopolitique, en rupture avec la sphère d’influence occidentale et ses normes libérales.
Une Fracture aux Conséquences Multiples
Cette tendance législative met en lumière une fracture profonde sur le continent. D’un côté, une vision du monde qui priorise les droits universels des individus, portée par les conventions internationales et défendue par des militants locaux souvent contraints à la clandestinité ou à l’exil. De l’autre, une affirmation de la souveraineté culturelle et normative, qui revendique le droit de définir son propre modèle de société. Les conséquences de cette fracture sont concrètes : une précarité et une insécurité accrues pour les personnes LGBTQ+ sur le terrain, et des tensions diplomatiques et économiques grandissantes. Des pays comme les États-Unis ont menacé de revoir leurs programmes d’aide, comme ce fut le cas avec l’Ouganda, créant un dilemme pour des nations souvent très dépendantes de l’aide internationale. La vague législative actuelle n’est donc pas qu’une simple question de mœurs ; elle est le reflet des tensions qui traversent l’Afrique dans sa quête d’identité, de souveraineté et de positionnement dans un ordre mondial en pleine recomposition.
