Au cœur du Maasai Mara, à l’heure où le soleil se lève sur la savane, les silhouettes des zèbres croisent celles des huttes Massaï. Ici, la nature et l’humain se frôlent sans se fuir. Les enfants jouent non loin des girafes, les bergers mènent leurs troupeaux en gardant un œil sur les lions.
Ce paysage autrefois marqué par la séparation entre les parcs animaliers et les villages africains vit aujourd’hui une transformation silencieuse.
À Nashulai, au sud-ouest du Kenya, une communauté Massaï a choisi de redessiner les frontières entre l’homme et la faune sauvage — et d’inventer un nouveau modèle : celui de la coexistence.
Nashulai : la Coexistence Erigée en Modèle
À Nashulai, qui signifie « coexistence » en langue maa, les traditions et la modernité se rencontrent.
Fondée en 2016, cette réserve communautaire se distingue par son principe fondateur : rendre la terre à ceux qui y vivent, tout en protégeant ceux qui y circulent — les animaux.
Près de 6 000 Massaï partagent ainsi le même espace que les lions, girafes et rhinocéros. Pas de clôtures, pas de murs, mais des règles ancestrales de partage du territoire, ajustées à la réalité contemporaine.
« Les animaux sauvages sont nos voisins et nous les aimons », confie Bernard Kirokor, 21 ans, en caressant la crinière d’une vache. Dans son téléphone, il montre une vidéo d’une éléphante mettant bas près de son village.
Un instant suspendu, symbole de cette nouvelle harmonie.
La première Réserve gérée par Et pour les Massaï
Nashulai est bien plus qu’un sanctuaire naturel : c’est une expérience d’autonomie.
C’est la première réserve du Kenya créée, possédée et administrée exclusivement par la communauté Massaï, sans influence extérieure.
Les décisions sont prises par un conseil des anciens, qui détermine les zones de pâturage, de culture et de conservation.
« Cela a ravivé nos traditions, notre lien spirituel avec la terre et les animaux », explique Nelson Ole Reiyia, fondateur de la réserve.
Le projet se veut aussi éducatif : un centre communautaire forme les jeunes aux métiers de guide ou de ranger, tandis que des universités étrangères y mènent des recherches sur les modèles de conservation inclusive.
Pour Evelyn Aiko, responsable environnementale, c’est un changement de paradigme :
Nous ne voulons plus créer des réfugiés de la préservation. Les Massaï ont toujours vécu avec la faune sauvage. Pourquoi devraient-ils en être exclus ?
Quand l’équilibre Devient un Acte de Résistance
Nashulai s’érige contre les modèles traditionnels de conservation où l’humain devait disparaître pour laisser place à la faune.
Ici, au contraire, l’équilibre naît du dialogue : les bergers évitent les zones de reproduction, les lions s’aventurent moins près des enclos, et la nature reprend son souffle.
Mais cet équilibre reste fragile.
Le réchauffement climatique bouleverse les cycles de pluie, compliquant la gestion des pâturages.
Et la pression économique monte : des opérateurs touristiques proposent des sommes considérables pour louer des parcelles et y installer leurs camps de luxe.
« Nos membres sont sollicités sans cesse », soupire Ole Reiyia. « Mais nous tenons bon, car cette terre, c’est notre mémoire vivante. »
Un Modèle qui Inspire au-delà des Frontières
Nashulai n’est pas un cas isolé : son modèle séduit désormais d’autres réserves de la région.
Les Massaï siègent aujourd’hui aux côtés des entreprises touristiques dans les conseils d’administration, participant activement aux décisions et aux négociations.
Ce dialogue entre tradition et développement durable redonne du sens à la conservation en Afrique de l’Est.
Ici, protéger la nature, c’est aussi protéger une culture.
Et lorsque le soir tombe sur la savane, qu’un guide allume un feu pour les visiteurs venus admirer le crépuscule, les ombres des lions s’allongent à l’horizon.
Leur rugissement se mêle aux chants Massaï.
Deux mondes, unis par une même promesse : celle de vivre ensemble, sans domination, dans le respect du vivant.

