Le Nigeria, première économie d’Afrique et géant démographique du continent, se retrouve une fois de plus pris dans les tensions de la politique américaine. La récente déclaration de Donald Trump menaçant d’intervenir militairement pour « protéger les chrétiens du Nigeria » a ravivé les inquiétudes, autant à Abuja que dans la diaspora.
Premier Africain à recevoir le prix Nobel de littérature, Wole Soyinka n’est pas un homme à mâcher ses mots. Depuis Paris, il dénonce un discours « irresponsable et criminel », qui simplifie une réalité complexe et expose le Nigeria à un nouveau cycle de tensions.
Visa révoqué et Hostilité assumée
La crispation ne date pas d’hier. Wole Soyinka rappelle qu’il avait déjà déchiré sa carte verte après l’élection de Donald Trump, en réaction à ce qu’il décrit comme une rhétorique « raciste, exclusioniste et méprisante envers les immigrés ».
Ironie du sort : après avoir renoncé à son statut de résident américain, il reçoit une convocation fiscale. Pour s’y conformer, il obtient un nouveau visa — qui vient d’être annulé. Une mesure qu’il considère comme purement politique.
Le symbole est fort : un intellectuel de stature mondiale, traité comme un « suspect administratif », dans un contexte où les autorités américaines « ramassent les immigrés dans la rue, au restaurant, même dans les écoles ».
La Religion comme Arme politique
Trump affirme que les chrétiens nigérians sont victimes d’une persécution organisée. Pour Soyinka, ce discours n’est pas seulement faux — il est dangereux.
Oui, il existe des violences. Oui, l’extrémisme religieux — notamment islamiste — tue. Le prix Nobel l’a écrit, dénoncé, mis en scène. Mais il refuse le récit simpliste :
Choisir un aspect du problème et affirmer que la religion est au centre de toutes ces violences, ce n’est pas seulement mauvais. C’est criminel.
Wole Soyinka
Car les conflits au Nigeria sont multiples : éleveurs contre fermiers, enlèvements contre rançon, rivalités territoriales, pressions économiques. La religion est parfois un prétexte, rarement la cause.
Une Menace militaire Explosive
Ce qui choque Soyinka, c’est la menace directe d’intervention armée : « rapide, vicieuse et douce », selon les mots de Trump.
À ses yeux, un chef d’État n’a pas le droit :
- d’être simpliste
- d’alimenter la division
- de projeter sa politique intérieure sur une société déjà fragile
L’enjeu dépasse le Nigeria : c’est celui de la souveraineté. Et de l’éthique en diplomatie.
La lucidité Plutôt que la Glorification
Alors que Lagos a rebaptisé son théâtre national en « Centre Wole Soyinka », l’écrivain, qui fêtera bientôt ses 90 ans, relativise l’honneur.
Il se méfie de l’idolâtrie. Des dirigeants qui mettent leur nom partout, même sur « des toilettes publiques ».
Son héritage, dit-il, n’est pas une question de monuments : c’est celui de la liberté et de la pensée critique.
Dans un contexte mondial où les tensions identitaires et religieuses deviennent des instruments de pouvoir, la voix de Wole Soyinka rappelle une vérité essentielle : aucune nation ne peut se permettre que ses fragilités internes deviennent le terreau de manipulations extérieures.
Un message que le Nigeria — et le monde — ferait bien d’entendre.
