Pauvreté et Conflit : Ce que Dit la Science sur le Plus Grand Défi de l’Afrique

La double peine du continent.
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C’est un débat aussi ancien que les études sur le développement : la pauvreté cause-t-elle la guerre, ou est-ce la guerre qui ancre la pauvreté ? Une nouvelle étude d’envergure, publiée dans la revue scientifique Humanities and Social Sciences Communications, vient apporter une réponse documentée et nuancée. En réalisant une méta-analyse de plusieurs décennies de recherche, une équipe de chercheurs menée par Moses Naiim Fuseini a disséqué ce « nexus pauvreté-conflit ». Leur conclusion est formelle : la relation n’est pas à sens unique, mais forme un cercle vicieux, une relation bidirectionnelle où chaque fléau nourrit l’autre, piégeant l’Afrique subsaharienne dans un état de crise permanent.

Un Double Fardeau Documenté

L’étude commence par poser le décor avec des chiffres implacables. Elle rappelle qu’en 2024, la région comptait 429 millions de personnes en situation d’extrême pauvreté, soulignant que la plupart des pays ne parviendront pas à atteindre l’objectif de l’ONU pour 2030.

Figure 1 – Part de la population d’Afrique subsaharienne vivant dans l’extrême pauvreté en 2023.

Source : Banque Mondiale, citée dans l’étude.

En parallèle, le document cartographie la prévalence des conflits, notant qu’en 2021, la moitié des nations fragiles et touchées par un conflit dans le monde se trouvaient en Afrique subsaharienne. Les pays les plus touchés, comme le Soudan, le Sud-Soudan, la RDC ou le Nigeria, sont aussi ceux qui affichent des taux de pauvreté multidimensionnelle parmi les plus élevés.

Figure 2 – Carte des principaux conflits armés en Afrique subsaharienne.

Source : Mia (2022), citée dans l’étude.

Face à ce constat, les auteurs de l’étude ont adopté une méthodologie rigoureuse de « scoping review », analysant 74 publications pertinentes (articles, rapports…) sur une période de 2003 à 2025 pour synthétiser les connaissances et identifier les schémas récurrents.

Première Causalité : La Pauvreté comme Détonateur

L’étude confirme que la pauvreté, et surtout les inégalités qu’elle engendre, est un puissant catalyseur de conflits. En s’appuyant sur des théories comme celle de la « privation relative », les chercheurs montrent que les tensions naissent souvent d’un sentiment d’injustice perçu par des groupes qui s’estiment lésés dans la répartition des ressources ou l’accès aux opportunités. L’analyse de la littérature existante, résumée par les auteurs, met en évidence ce lien.

Tableau 1 – Synthèse des études analysant la pauvreté comme une cause de conflit.

AuteursAxe d’étudeLieuMéthodologieConclusions
Nogales et Oldiges (2024)Analyse de la relation entre les tendances multidimensionnelles de la pauvreté et la dynamique changeante des conflits de 2008 à 2018.NigériaMéthode d’analyse : RégressionLe conflit ne se produit pas nécessairement dans les États nigérians les plus pauvres, mais dans des États relativement mieux lotis. La pauvreté multidimensionnelle a diminué entre 2008 et 2013, mais le conflit a pu en inverser la tendance. L’étude met en évidence la relation bidirectionnelle entre la pauvreté et les conflits au Nigéria.
Fagbemi et Fajingbesi (2023)Pourquoi les conflits peuvent-ils résulter de conditions socio-économiques défavorables en Afrique subsaharienne ?Afrique subsaharienne (Angola, Botswana, Burkina Faso, Cameroun, Congo, Congo RDC, Côte d’Ivoire, etc.)Méthodes d’analyse : effets fixes et méthode des moments généralisée.L’étude lie l’adversité socio-économique à l’instabilité politique dans le contexte de l’Afrique subsaharienne.
Tollefsen (2020)Expérience de la pauvreté locale et des conflits locaux.AfriqueAnalyse de données d’enquête géoréférencées. La recherche était transversale et les données ont été analysées à l’aide de la corrélation et de la régression binominale.Les zones à haut niveau de pauvreté sont plus susceptibles de subir des conflits. L’existence d’une pauvreté endémique exacerbe la violence lorsque les institutions sont faibles ou lorsque l’appauvrissement se chevauche avec les griefs de groupe.
Braithwaite et al. (2014)La pauvreté est-elle la cause des conflits ?AfriqueCollecte de données par la position d’un réseau d’instruments. Méthodes d’analyse : régression.Les preuves soutiennent l’hypothèse que la pauvreté est la cause de l’apparition des conflits.
Ikejiaku (2012)Contribution au lien entre pauvreté et conflit.AfriqueExamenLe conflit peut directement causer la pauvreté, mais il n’est pas évident que la pauvreté mène directement au conflit.
Hegre et al. (2009)Examen du lien entre la pauvreté sous-nationale et le lieu des conflits.LibériaUtilisation des données de l’ACLED, du Demographic and Health Survey du Libéria. L’étude a été contrôlée pour le voisinage, la distance aux frontières, la densité de population, la densité de diamants et les affiliations ethniques : régression binominale.Les conflits étaient plus fréquents dans les lieux plus aisés que dans les lieux où il y avait une plus grande privation matérielle, ce qui pourrait suggérer des explications autres que les théories de « privation relative ».
Source : M. N. Fuseini et al. (2025).

L’étude cite notamment les travaux de Tollefsen (2020) qui, sur 35 pays, démontrent que la pauvreté exacerbe la violence là où les institutions locales sont faibles et les griefs collectifs forts. Cependant, les auteurs apportent une nuance de taille : le conflit n’éclate pas toujours dans les régions les plus pauvres en termes absolus, mais souvent dans des zones où les inégalités sont les plus flagrantes ou là où une richesse soudaine (ressources naturelles) attise la « cupidité » et la compétition pour le contrôle.

Seconde Causalité : Le Conflit comme Ancrage de la Misère

La contribution la plus documentée de l’étude est sans doute la démonstration des mécanismes par lesquels le conflit génère et pérennise la pauvreté. La violence armée ne fait pas que causer des morts ; elle déstructure les sociétés en profondeur. L’étude synthétise un large éventail de recherches pour illustrer cet impact.

Tableau 2 – Synthèse des études analysant le conflit comme une cause de pauvreté.

AuteursAxe d’étudeLieuMéthodologieConclusions
Gebrihet et al. (2025)Effets des conflits armés sur la sécurité alimentaire des ménages urbains.Tigré, ÉthiopieÉchelles d’insécurité alimentaire et stratégies d’adaptation.La plupart des ménages sont sévèrement touchés par l’insécurité alimentaire ; 39 % ont souffert de la faim après le conflit.
Shettima et al. (2023)Le lien entre conflit et pauvreté énergétique.Afrique subsaharienneEffets fixes et régression quantile.Les décès liés aux conflits ont un impact négatif sur la consommation et l’accès à l’électricité.
Abay et al. (2023)Impact des conflits actifs sur le bien-être et les moyens de subsistance.ÉthiopieEnquête téléphonique et données de conflits.Le conflit augmente l’insécurité alimentaire. Les chaînes d’approvisionnement sont perturbées, mais l’agriculture reste résiliente.
Okunlola et Okafor (2022)Relation entre conflit et pauvreté (1980-2015).AfriqueRégression de panel.Les conflits internes augmentent la pauvreté et détériorent les conditions de vie.
George et al. (2020)Conflits armés et insécurité alimentaire due aux attaques de Boko Haram.NigériaDonnées de panel d’enquêtes auprès des ménages.Les conflits mènent à une dépendance à des aliments moins préférés et à une réduction des portions.
Odozi et Oyelere (2019)Impact des conflits sur le bien-être au Nigéria.NigériaRégression.L’exposition aux conflits augmente l’incidence, l’écart et la gravité de la pauvreté.
Bertoni et al. (2019)Impact des conflits de Boko Haram sur les résultats scolaires.Nord-Est du NigériaDonnées de panel individuelles.Les conflits réduisent l’inscription à l’école, notamment pour les enfants plus âgés.
Adelaja et George (2019)Effets des conflits sur l’agriculture dus à l’insurrection de Boko Haram.NigériaÉtude de cas et données de panel.L’augmentation des attaques réduit la production des cultures de base, les heures de travail et les salaires agricoles.
Mercier et al. (2020)Relation entre l’exposition au conflit civil au Burundi et la pauvreté alimentaire.BurundiPanel de ménages.Les ménages dans les zones de conflit sont plus susceptibles d’être pauvres. Le conflit détruit les biens et éloigne des activités non agricoles.
Weldeegzie (2017) et Justino et Verwimp (2013)Impact économique à long terme des conflits sur la santé et la scolarité des enfants.Éthiopie, RwandaPanel de données d’enfants.L’exposition au conflit affecte négativement la croissance des enfants et réduit la scolarisation.
Minoiu et Shemyakina (2012)Impact des conflits sur la santé des enfants.Côte d’IvoireDonnées d’enquête avant et après le conflit.Les enfants dans les zones de conflit subissent des problèmes de santé importants.
Luckham et al. (2001)Conflit et pauvreté en Afrique subsaharienne : une évaluation.Afrique subsaharienneÉtude de synthèse (Review).Les conflits armés ont été le déterminant le plus important de la pauvreté et de la misère humaine.
Source : M. N. Fuseini et al. (2025).

Les conséquences sont multiples :

  • Sécurité alimentaire : En Éthiopie, la guerre a augmenté de 37 points le risque d’insécurité alimentaire en perturbant les chaînes d’approvisionnement.
  • Productivité agricole : Au Nigeria, les attaques de Boko Haram ont significativement réduit la productivité agricole et les salaires dans le secteur.
  • Développement humain : Les conflits en Côte d’Ivoire ou au Nigeria ont provoqué un effondrement des taux de scolarisation et une dégradation de la santé infantile, compromettant le capital humain des générations futures. L’étude conclut que les conflits internes, plus que les guerres entre États, sont particulièrement dévastateurs, car ils détruisent le capital social et les infrastructures à un niveau local et durable.

La Nécessité d’une Approche Holistique

Face à cette démonstration d’une causalité réciproque, les chercheurs concluent à l’inefficacité des politiques qui traitent la pauvreté et la résolution de conflit de manière isolée. L’aide humanitaire seule ne suffit pas, pas plus que les seules interventions militaires. L’étude appelle à des cadres d’action « holistiques et sensibles au contexte », qui s’attaquent simultanément aux causes structurelles de la pauvreté (mauvaise gouvernance, inégalités,…) tout en promouvant des stratégies de paix inclusives. C’est, selon les auteurs, la seule manière de briser ce cercle vicieux et d’aligner la trajectoire du continent avec les Objectifs de Développement Durable de l’ONU et l’Agenda 2063 de l’Union Africaine.

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