C’est un paradoxe économique aussi vieux que l’exploitation minière sur le continent. L’Afrique détient près de 30% des réserves d’or mondiales et en a produit 979 tonnes en 2022, selon le World Gold Council. Pourtant, elle reste un acteur marginal de l’étape la plus lucrative de la chaîne de valeur : le raffinage. La quasi-totalité de son minerai brut est exportée vers la Suisse, les Émirats Arabes Unis ou l’Inde, laissant des milliards de dollars de valeur ajoutée s’échapper du continent. Mais une transformation silencieuse est en marche. Du Sahel à l’Afrique australe, une vague de nouvelles raffineries, souvent pilotées par les États, émerge avec une ambition claire : rompre avec ce modèle extractif et forger une nouvelle souveraineté aurifère.
Le Mur de Londres : Le Standard LBMA comme Barrière à l’Entrée
Pour comprendre le défi, il faut se tourner vers Londres. Le marché mondial de l’or est régi par une institution privée, la London Bullion Market Association (LBMA). Obtenir son accréditation « Good Delivery » est le Saint Graal pour une raffinerie. C’est la garantie que ses lingots répondent aux standards les plus élevés de pureté, de poids, et surtout, d’approvisionnement éthique. Sans ce label, il est quasiment impossible d’accéder aux marchés internationaux et aux coffres des banques centrales. Or, aujourd’hui, une seule raffinerie en Afrique subsaharienne détient cette accréditation : la Rand Refinery en Afrique du Sud, un héritage de l’âge d’or de l’industrie minière du pays. Toutes les autres raffineries du continent opèrent sur des marchés régionaux ou informels, souvent à la lisière de la légalité.
La Vague des Raffineries Nationales : Une Ambition Politique
C’est pour briser ce monopole et répondre aux principes de la « Vision Minière Africaine » de l’Union Africaine – qui prône la transformation locale des ressources – que de nombreux États lancent leurs propres projets.
- Au Ghana, deuxième producteur du continent, la Precious Minerals Marketing Company (PMMC), une entité étatique, a lancé une raffinerie pour formaliser le secteur artisanal et produire des lingots aux standards internationaux.
- Au Mali, en plein virage souverainiste, la junte a posé en 2023 la première pierre d’une raffinerie d’État d’une capacité de 200 tonnes par an, affirmant sa volonté de contrôler la richesse nationale.
- Des projets similaires sont en cours ou à l’étude au Zimbabwe, en Tanzanie et en Ouganda.
Les pays africains ne se contentent plus d’être de simples fournisseurs de minerais bruts.
Le Fléau de l’Or de Conflit et le Défi de la Traçabilité
Cependant, cette ambition se heurte à un obstacle majeur, particulièrement dans la région des Grands Lacs et au Sahel : l’or de conflit. Des rapports d’organisations comme The Sentry ont documenté comment des réseaux criminels et des groupes armés, en RDC, au Soudan ou en Centrafrique, se financent grâce à l’exploitation et la contrebande d’or artisanal. Cet or illicite est souvent blanchi via des raffineries régionales peu regardantes, notamment à Dubaï, avant d’intégrer le marché mondial. Pour les nouvelles raffineries africaines, le défi sera immense : mettre en place des systèmes de traçabilité irréprochables, conformes au Guide de l’OCDE sur le devoir de diligence, pour prouver au monde – et à la LBMA – que leur or est « propre ». L’ascension controversée du Rwanda comme hub de l’or, malgré sa production minière quasi-nulle, illustre toute la complexité de cet enjeu de traçabilité.
L’Or comme Actif Souverain
Cette course au raffinage est également alimentée par une nouvelle stratégie des banques centrales africaines. Face à la volatilité du dollar et aux incertitudes géopolitiques, des institutions comme la Banque du Ghana ou la Banque Centrale du Nigeria ont commencé à augmenter significativement leurs réserves d’or. Pour elles, détenir des lingots produits et raffinés localement n’est pas seulement un choix financier ; c’est un acte de souveraineté monétaire, une manière de réduire leur dépendance aux devises étrangères.
La vague de nouvelles raffineries est donc bien plus qu’une simple tendance industrielle. C’est une bataille politique pour le contrôle de la valeur, la formalisation de l’économie et l’affirmation de la souveraineté. Son succès déterminera si l’Afrique restera une simple mine, ou si elle deviendra enfin une véritable puissance de l’or.

