Quand le porte-parole du gouvernement japonais, Hayashi Yoshimasa, doit convoquer une conférence de presse pour nier officiellement que son pays s’apprête à « donner une ville à la Tanzanie », l’anecdote prête à sourire. Pourtant, cette situation surréaliste est le symptôme d’un mal bien plus profond. La vague de panique et de xénophobie qui a déferlé sur le Japon ces derniers jours, en réaction à un simple programme d’échange culturel avec l’Afrique, expose les angoisses d’une nation prise en étau entre son impératif économique d’ouverture et une peur viscérale de l’étranger.
D’un échange culturel à l’hystérie collective
À l’origine, l’initiative de l’Agence de Coopération Internationale du Japon (JICA) était louable : désigner quatre villes japonaises en déclin démographique comme « villes natales » symboliques pour des pays partenaires (Mozambique, Nigeria, Ghana, Tanzanie) afin de créer des liens et de revitaliser les communautés locales. Mais la machine s’est emballée lorsque des médias africains et même le gouvernement nigérian ont relayé des informations erronées, parlant de « visas spéciaux » ou de cession de territoire. La réaction au Japon a été immédiate et violente. Des mairies ont été inondées de milliers de plaintes, et les réseaux sociaux se sont enflammés de propos racistes dénonçant une invasion programmée.
Le paradoxe démographique : un besoin impérieux, une peur viscérale
Cette réaction épidermique ne peut se comprendre sans regarder la réalité démographique du Japon. Le pays fait face à un déclin de sa population et à un vieillissement accéléré qui créent des pénuries de main-d’œuvre béantes, menaçant la viabilité de son modèle économique. Conscient de l’urgence, le gouvernement a timidement commencé à assouplir ses politiques d’immigration, traditionnellement très strictes. Le nombre de résidents étrangers a ainsi atteint 3,77 millions, un record, mais ne représente toujours que 3% de la population. C’est là que réside le paradoxe : l’ouverture est une nécessité économique vitale, mais elle se heurte à une anxiété culturelle profonde dans une société longtemps homogène, une anxiété exploitée par des partis populistes comme Sanseito.
Une diplomatie de partenariat face au mur de la méfiance
L’ironie de la situation est cruelle. La politique étrangère du Japon, notamment en Afrique via la JICA, est basée sur des principes de partenariat, de développement durable et de sécurité humaine. Tokyo se positionne comme un allié bienveillant, offrant une coopération respectueuse pour contraster avec d’autres puissances. Mais cette diplomatie de la main tendue vers l’extérieur se heurte à un poing fermé à l’intérieur. L’incident démontre le fossé immense entre la vision d’une élite politique consciente des enjeux mondiaux et une partie de la population qui, en proie à des difficultés économiques, voit l’étranger non comme une solution, mais comme une menace.
Le Japon à la croisée des chemins identitaires
Au-delà de la rectification des « fake news », le gouvernement japonais fait face à un défi bien plus grand. Cet épisode a révélé que la véritable ouverture du Japon ne se décrétera pas par des lois sur les visas ou des programmes de coopération. Elle passera par un travail de fond sur les mentalités. Le pays est à un carrefour : soit il réussit à surmonter ses craintes pour s’intégrer pleinement à un monde globalisé dont il a besoin pour prospérer, soit il se replie sur une identité fantasmée, au risque d’accélérer son propre déclin.

