La révolution technologique et la transition énergétique mondiale ont un épicentre géologique : l’Afrique. Cobalt, lithium, nickel, graphite, platine… Le continent détient environ 30% des réserves mondiales de ces minerais devenus « critiques », indispensables aux batteries de voitures électriques, aux éoliennes, aux smartphones et aux systèmes de défense. Une nouvelle « ruée vers l’or » est lancée, et les deux superpuissances du 21e siècle, la Chine et les États-Unis, y jouent une partie d’échecs planétaire. Mais dans ce « grand jeu », l’Afrique risque, une fois de plus, de n’être que l’échiquier. Face à ce péril, des voix s’élèvent, comme celle du chercheur Senyo Dotsey dans une publication du Indian Council of World Affairs, pour lancer un appel pressant : l’heure est venue pour l’Afrique de cesser d’être un terrain de jeu et d’imposer ses propres règles.
Le Nouveau Grand Jeu et le Risque d’une Malédiction 2.0
La compétition est féroce. D’un côté, la Chine, qui a méthodiquement assis sa domination sur l’ensemble de la chaîne de valeur. Grâce à sa Belt and Road Initiative (BRI), Pékin a financé des infrastructures (routes, ports) reliant les mines à la mer, en échange d’un accès privilégié aux ressources. Le résultat est une mainmise quasi-totale sur l’étape la plus lucrative : le raffinage. L’Agence Internationale de l’Énergie (AIE) estime que la Chine raffine 90% des terres rares et 60 à 70% du lithium et du cobalt mondiaux. De l’autre côté, l’Occident (USA et UE) tente une contre-offensive. Des partenariats stratégiques ont été signés avec la RDC, la Zambie et la Namibie, et une initiative trilatérale vise à créer une chaîne de valeur pour les batteries électriques entre la RDC et la Zambie. Mais, comme le souligne Senyo Dotsey, ces partenariats, qu’ils viennent de l’Est ou de l’Ouest, « risquent de renforcer la position marginale de l’Afrique » et de « reproduire des conditions qui rappellent le colonialisme : dépendance, extraction de ressources et déséquilibres de pouvoir ».
| Étape | Acteur Dominant | Part de Marché Mondiale (approx.) |
| Extraction de Cobalt | Rép. Dém. du Congo | ~73% |
| Raffinage de Cobalt | Chine | ~70% |
Tab. 1 – Le grand déséquilibre : l’Afrique extrait, la Chine transforme. Source : AIE, U.S. Geological Survey.
Le Plaidoyer pour la Souveraineté : Écrire ses Propres Règles
Face à ce risque de « malédiction des ressources 2.0 », l’appel est clair : les pays africains doivent définir et imposer leurs propres priorités. Sans stratégies nationales claires, « les puissances extérieures continueront de dicter l’avenir de l’Afrique ». Ce plaidoyer s’articule autour de trois impératifs non négociables.
La compétition pour les minerais critiques de l’Afrique souligne l’urgence de réformes de la gouvernance et de la coopération régionale pour transformer la richesse minérale en prospérité durable.
- Imposer la Transformation Locale : C’est le cœur de la doctrine. L’Afrique doit cesser d’exporter des roches brutes. La « Vision Minière Africaine » (AMV), adoptée par l’Union Africaine dès 2009, en faisait déjà son axe principal. Il s’agit d’exiger, dans chaque contrat, une part croissante de transformation locale : du raffinage des minerais à la fabrication de précurseurs de batteries, voire de batteries complètes. C’est le seul moyen de capter la valeur, de créer des emplois qualifiés et de développer un tissu industriel.
- Renforcer la Gouvernance et la Transparence : Pour que les revenus des mines ne s’évaporent pas dans la corruption, une gouvernance de fer est indispensable. Cela passe par la publication de tous les contrats miniers, la mise en place de fonds souverains pour gérer les revenus, et une lutte acharnée contre les flux financiers illicites, qui, selon l’UNCTAD, coûtent des dizaines de milliards de dollars chaque année au continent.
- Jouer la Carte de la Coopération Régionale : Un pays seul, même la RDC, a peu de poids face à une superpuissance. Mais un bloc régional est une autre affaire. L’initiative de la Commission Économique pour l’Afrique des Nations Unies (UNECA) de créer une chaîne de valeur des batteries entre la RDC et la Zambie est un modèle à suivre. En mutualisant leurs ressources (cobalt et lithium d’un côté, cuivre et nickel de l’autre) et en créant un marché régional, ces pays peuvent attirer des investissements pour construire des méga-usines, une ambition irréalisable pour chacun pris isolément.
La compétition actuelle offre à l’Afrique un levier historique. C’est une opportunité unique de renégocier son contrat avec le reste du monde. En restant neutre mais exigeante, en parlant d’une seule voix et en conditionnant l’accès à ses ressources à un réel transfert de valeur, le continent a la possibilité de transformer une richesse géologique en une prospérité économique et sociale durable. Ce moment ne se représentera peut-être pas.

