Alors que le 21ème siècle avance, un constat s’impose avec une clarté brutale : les grandes puissances se désengagent de l’Afrique. L’engagement américain, après un pic d’intérêt sous Kennedy, se réduit à une peau de chagrin ; l’Europe se barricade derrière la gestion des flux migratoires ; et même la Chine, après deux décennies d’offensive, a « appuyé sur le frein ». Dans ce moment de flottement, où le continent semble « lâché dans le monde », une voix du passé resurgit avec une pertinence prophétique : celle de Kwame Nkrumah. Et si le premier président du Ghana, moqué en son temps pour son rêve d’unité, avait en réalité fourni, dès 1963, la seule feuille de route viable pour l’avenir de l’Afrique ?
Le diagnostic implacable d’un continent « balkanisé »
La grande thèse de Nkrumah, exposée notamment dans son ouvrage « Africa Must Unite », partait d’un diagnostic implacable. Il voyait l’héritage colonial non pas comme une collection de futurs États-nations, mais comme un « puzzle » de pays artificiels, la plupart trop petits, trop peu peuplés et souvent enclavés pour survivre économiquement. Il avait compris que tant que le continent resterait fragmenté, ses nations seraient condamnées à une sous-industrialisation chronique, à des termes d’échange défavorables avec l’extérieur, et à un rôle de simples exportateurs de matières premières brutes. L’histoire des soixante dernières années – « six décennies de privations, de pauvreté et de corruption » – a largement validé cet avertissement.
« L’Afrique Doit S’Unir » : plus qu’un slogan, une stratégie économique
Le panafricanisme de Nkrumah n’était pas qu’un rêve politique romantique. C’était une stratégie économique froidement rationnelle. Inspiré par les « Federalist Papers » qui ont mené à la création des États-Unis, il voyait dans la fédération la seule issue possible. Contrairement à la caricature qui en a été faite, sa vision était graduelle : d’abord, une intégration des marchés et des infrastructures (routes, chemins de fer) ; ensuite, des fusions au niveau sous-régional ; et bien plus tard, peut-être, une union continentale. En 1963, lors de la création de l’Organisation de l’Unité Africaine à Addis-Abeba, ses pairs rejetèrent son appel, préférant le dogme de la souveraineté nationale au sein de frontières héritées.
La lente émergence d’une conscience nkrumahiste ?
Six décennies plus tard, la logique de Nkrumah semble enfin s’imposer. La Zone de Libre-Échange Continentale Africaine (ZLECAf), projet phare de l’Union Africaine, est la manifestation la plus concrète de cette prise de conscience tardive. Elle vise précisément ce que Nkrumah préconisait en premier lieu : créer un marché unique pour les biens et les services, faciliter les mouvements de capitaux et de personnes, et paver la voie à une union douanière continentale. Bien que sa mise en œuvre soit lente et complexe, la ZLECAf représente la reconnaissance que, face à la compétition mondiale, l’union économique n’est plus une option, mais une question de survie.
La balle dans le camp africain
L’Afrique est, comme l’avait prédit Kennedy, le continent du futur sur le plan démographique. Sa population pourrait dépasser celles de l’Inde et de la Chine réunies d’ici la fin du siècle. Mais cette puissance démographique ne se traduira en puissance économique qu’à une seule condition : que les Africains eux-mêmes déverrouillent leur potentiel. Dans un monde qui ne leur « fait aucune faveur », l’intuition de Kwame Nkrumah sur les gains à tirer de l’intégration est plus saillante que jamais. Les idées sont là, posées sur la table depuis 1963. L’urgence et la responsabilité d’agir, elles, n’ont jamais été aussi grandes.
