Pendant des décennies, franchir une frontière en Afrique de l’Est signifiait souvent trouver la sécurité. Nairobi était le refuge des exilés ougandais ; la Tanzanie accueillait les critiques du régime kényan. Cette époque semble révolue. Une série d’événements récents, documentés par The Economist, suggère l’émergence d’un nouveau paradigme inquiétant : une « collaboration des autocrates » où les gouvernements du Kenya, de l’Ouganda et de la Tanzanie s’entraident pour traquer, arrêter et parfois torturer leurs dissidents respectifs, faisant fi du droit international et du droit d’asile.
L’Horreur sans Frontières : Le Cas Atuhaire
Le cas d’Agather Atuhaire est emblématique de cette dérive. Cette avocate et journaliste ougandaise affirme avoir été arrêtée en Tanzanie en mai dernier, alors qu’elle assistait au procès de l’opposant tanzanien Tundu Lissu. Son récit est terrifiant : détenue au secret, torturée et violée, elle a ensuite été « jetée » à la frontière. Son crime ? Avoir voulu « interférer » dans la politique tanzanienne. Ce n’est pas un incident isolé. Kizza Besigye, figure historique de l’opposition ougandaise, a été kidnappé lors d’une visite au Kenya en novembre et transféré illégalement dans une prison militaire en Ouganda. Le gouvernement kényan a admis avoir « coopéré », brisant le mythe de Nairobi comme terre d’asile. De même, le critique kényan Mwabili Mwagodi a été saisi en Tanzanie et remis aux autorités kényanes, « battu et couvert de bleus ».
La Convergence des Peurs : Pourquoi Maintenant ?
Selon Jeffrey Smith de l’ONG Vanguard Africa, nous assistons à une « convergence des tactiques autoritaires ». Ce rapprochement s’explique par une menace commune : une démographie jeune, connectée et de plus en plus frondeuse.
- En Tanzanie, la présidente Samia Suluhu Hassan, bien que présentée comme réformatrice, fait face à des élections en octobre et verrouille l’espace médiatique.
- En Ouganda, le président Yoweri Museveni, 80 ans et au pouvoir depuis 1986, voit son autorité s’effriter face à une jeunesse qui ne l’a jamais vu arriver au pouvoir.
- Au Kenya, le président William Ruto, confronté à des manifestations massives contre le coût de la vie, adopte des méthodes de plus en plus musclées, trouvant en Museveni un « exemple et un encouragement ».
CITATION
Soit Ruto ne contrôle pas ses services de sécurité, soit il y consent. Aucun des deux scénarios n’est rassurant. — Un ancien officiel américain
Le « Feu Vert » du Silence Occidental
Ce durcissement régional est facilité par un changement tectonique dans la géopolitique mondiale : le retrait des puissances occidentales sur les questions de droits humains. L’article note que l’administration Trump (via Marco Rubio) a demandé aux diplomates d’éviter de commenter la crédibilité des élections étrangères. Le Foreign Office britannique suit une ligne similaire. Les financements pour la société civile s’effondrent – l’ONG ougandaise Chapter Four a vu son budget réduit de moitié depuis la fermeture de l’USAID. « Une simple déclaration de Washington pouvait faire très peur ici », rappelle l’avocat ougandais Godwin Toko. « Mais maintenant, vous n’en avez plus. » Privés de ce bouclier diplomatique, et traqués par une alliance régionale de services de renseignement, les activistes d’Afrique de l’Est se retrouvent isolés. Comme le résume sombrement l’avocate ougandaise Marion Kirabo : « Nous sommes fondamentalement seuls désormais. »
