En 2025, quatorze nations d’Afrique francophone commémorent leurs soixante-cinq ans d’indépendance. « C’est l’âge de la maturité », a déclaré le président ivoirien Alassane Ouattara, invitant à la réflexion sur le chemin parcouru. Ce chemin, cependant, est loin d’être une ligne droite. C’est une trajectoire heurtée, faite de progrès indéniables, de crises profondes et de la persistance d’une question lancinante : quel est, aujourd’hui, le poids réel de l’ancien colonisateur ? 65 ans après 1960, le bilan est celui d’une souveraineté en construction permanente, souvent douloureuse.
L’Héritage Politique : des « Hommes Forts » dans des Institutions Fragiles
Le rêve des années 1990 de bâtir des « institutions fortes » sur le continent s’est souvent brisé sur la réalité. L’héritage d’un modèle étatique jacobin et hyper-présidentialiste, calqué sur la France, a favorisé l’émergence d' »hommes forts » au détriment de l’équilibre des pouvoirs. Si le Sénégal a récemment connu une transition démocratique exemplaire, la tendance est ailleurs. Entre les présidents vieillissants comme Paul Biya au Cameroun (92 ans) qui s’accrochent au pouvoir, et les réformes constitutionnelles comme au Togo permettant de se maintenir en poste, la consolidation démocratique reste un défi majeur. À l’autre extrême, la vague de coups d’État militaires au Sahel (Mali, Burkina Faso, Niger) illustre l’échec des gouvernements civils à briser le « cercle vicieux » liant instabilité politique et sous-développement.
L’Équation Économique : le Cordon Controversé du Franc CFA
Si l’influence politique de Paris s’est érodée, les liens économiques restent exceptionnellement denses et sujets à controverse. Le symbole le plus puissant de cette relation est le franc CFA. Ses défenseurs, s’appuyant sur des données du FMI, louent un système qui a garanti une inflation relativement faible et une stabilité monétaire enviée par les voisins anglophones. Ses détracteurs, de plus en plus nombreux, y voient un mécanisme néocolonial qui prive les États de leur souveraineté monétaire, entrave l’industrialisation et maintient une dépendance structurelle via l’obligation de déposer une partie des réserves de change auprès du Trésor français. Au-delà de la monnaie, la présence de grands groupes français dans des secteurs clés comme les télécommunications, la grande distribution ou l’énergie, bien que de plus en plus concurrencée par la Chine, témoigne de la persistance de ces liens d’affaires privilégiés.
Le Pivot Sécuritaire : la Fin d’une Ère Militaire
Le changement le plus spectaculaire de ces dernières années est d’ordre militaire. L’expulsion des forces françaises de la quasi-totalité du Sahel, sur fond de sentiment anti-français et de perception d’inefficacité face aux groupes djihadistes, a sonné le glas de l’ère de « Barkhane ». Ce retrait massif a créé un vide sécuritaire et un appel d’air pour de nouveaux partenaires, notamment la Russie, redessinant radicalement les alliances géopolitiques dans la région. La France, dont la présence militaire ne se maintient de manière significative qu’à Djibouti, a été contrainte de repenser toute sa doctrine, passant d’une posture d’intervention à un rôle de formation.
Un Bilan Social en Demi-teinte
Face à ce tableau politique et économique complexe, il serait erroné de ne pas voir les progrès sociaux accomplis. Dans la quasi-totalité de ces pays, la proportion de la population vivant dans l’extrême pauvreté a reculé, l’espérance de vie a considérablement augmenté et la mortalité infantile a chuté depuis 1960. Les données du PNUD, bien que plaçant encore huit de ces quatorze nations dans la catégorie « faible développement humain », montrent une trajectoire globale ascendante sur le long terme. Un facteur clé de cette résilience est l’apport de la diaspora, dont les transferts de fonds, comme au Sénégal où ils représentent plus de 10% du PIB, constituent une bouée de sauvetage pour des millions de personnes.
Soixante-cinq ans après, les nations d’Afrique francophone sont à la croisée des chemins. Elles se détournent de l’ancienne tutelle pour diversifier leurs partenariats et affirmer leur souveraineté. Mais le poids des héritages et les défis structurels internes rendent ce chemin ardu. La maturité, peut-être, consiste à reconnaître que l’avenir, avec ses périls et ses promesses, leur appartient désormais entièrement.
