Le 4 septembre 2025, les Premiers ministres indien Narendra Modi et singapourien Lawrence Wong ont inauguré une infrastructure critique. En doublant sa capacité annuelle pour la porter à 4,8 millions d’EVP (Équivalent Vingt Pieds), le terminal JN Port-PSA de Mumbai est devenu le plus grand d’Inde. Cet événement, soutenu par un investissement majeur de l’opérateur singapourien PSA International, est surtout la manifestation la plus concrète de l’ambition de l’Inde de se muer en puissance maritime mondiale. Il s’agit d’une manœuvre stratégique calculée, conçue comme une pièce maîtresse d’une double réponse : l’une, économique, à la domination logistique de la Chine ; l’autre, géopolitique, à son influence grandissante dans l’Océan Indien.
Sagarmala : La Doctrine au Cœur de l’Ambition Indienne
Cette expansion n’est pas un projet isolé. Elle est l’un des joyaux du programme Sagarmala, la doctrine de « développement par les ports » du gouvernement Modi. Ce plan colossal vise à moderniser l’ensemble du littoral indien en développant des infrastructures de classe mondiale et en améliorant leur connectivité. L’ambition affichée pour l’ensemble du complexe portuaire Jawaharlal Nehru (JNPA), qui abrite le terminal PSA, est claire : chercher à dépasser une capacité totale de 10 millions d’EVP annuels pour, à terme, tenter de se hisser parmi les 10 plus grands ports du monde. C’est une ambition stratégique crédible, mais encore en construction.
Contrer le « Collier de Perles » : La Réponse à la Chine
Cette ambition domestique est indissociable d’un impératif géopolitique. Depuis deux décennies, New Delhi observe l’avancée de la stratégie chinoise dite du « collier de perles » (« String of Pearls »). Comme l’analysent de nombreux think tanks, Pékin a méthodiquement financé et pris des participations dans des ports tout autour de la péninsule indienne, de Gwadar au Pakistan à Hambantota au Sri Lanka. Pour l’Inde, ce réseau est perçu comme un encerclement stratégique. Le développement de ses propres super-ports, comme celui de Mumbai, est donc une contre-manœuvre vitale pour s’affirmer comme un point d’ancrage logistique fiable et alternatif pour les flux commerciaux mondiaux et régionaux.
Mumbai, Nœud Stratégique du Corridor IMEC
La portée stratégique de Mumbai a été décuplée par le lancement, lors du G20 de 2023, du projet de Corridor Économique Inde-Moyen-Orient-Europe (IMEC). Ce projet, soutenu par les États-Unis et l’Union Européenne, est explicitement positionné comme une alternative aux « Nouvelles Routes de la Soie » (BRI) chinoises. Comme le souligne une analyse de l’Atlantic Council, l’IMEC représente « une opportunité pour les nations participantes de diversifier leurs chaînes d’approvisionnement et de réduire leur dépendance vis-à-vis de la Chine ». Dans ce schéma, le complexe portuaire de Mumbai n’est plus seulement un port indien ; il devient la porte d’entrée orientale et la tête de pont indispensable de tout le corridor. L’investissement de PSA, l’opérateur du port de Singapour, prend alors tout son sens : il s’agit d’un pari stratégique d’une autre grande nation maritime sur le succès de l’Inde comme pivot de ce nouvel ordre logistique.
La Course au « Top 10 » Mondial : Entre Ambition et Réalité
L’inauguration du terminal de Mumbai est donc un jalon essentiel dans la quête de l’Inde pour devenir une puissance de premier plan. Cependant, la route est encore longue. Pour mettre les choses en perspective, les données de UN Trade and Development (UNCTAD) montrent que le port de Shanghai a traité plus de 49 millions d’EVP en 2023, soit plus de dix fois la nouvelle capacité du seul terminal PSA de Mumbai. L’ambition de se hisser dans le top 10 mondial exigera des investissements continus, une efficacité opérationnelle sans faille et, surtout, la réalisation concrète des grands projets géopolitiques comme l’IMEC. Néanmoins, avec ce nouveau fleuron, l’Inde a clairement signifié au monde qu’elle ne se contenterait plus d’être une puissance continentale, mais qu’elle entendait désormais jouer un rôle central sur les océans.

