Il fut un temps où faire les courses relevait de la routine. On allait au marché avec quelques billets et la certitude de revenir avec de quoi remplir les marmites. Aujourd’hui, à Madagascar, ce geste banal est devenu un acte sous tension. Ce n’est plus un rituel familial ou un moment partagé, mais une suite de renoncements et de calculs douloureux.
L’argent ne suit plus. Les produits sont là, dans les étals. Mais les moyens manquent. Les prix flambent – riz, huile, savon, charbon, médicaments. Et pendant ce temps, les revenus, eux, restent désespérément figés.
Une Economie de la Survie, pas du Choix
Aller au marché, ce n’est plus acheter ce qu’on veut, mais ce qu’on peut. Le kilo de riz devient un luxe, remplacé par quelques mesures. L’huile se vend au bouchon. Le savon se coupe en petits morceaux. Chaque achat est réduit à l’essentiel, fragmenté, précarisé.
Le paradoxe cruel, c’est que cette logique du “peu à la fois” coûte souvent plus cher. Mais comment faire autrement quand on vit au jour le jour, quand chaque Ariary est compté, quand l’avance est un luxe hors de portée ?

Des Arbitrages Impossibles
“Charbon ou riz ?”, “Fièvre ou fin de mois ?”, “Savon ou pain ?” : ces questions, beaucoup se les posent chaque jour. Et ce sont souvent les femmes qui portent cette charge mentale et logistique, silencieuse mais écrasante. Nourrir la famille, répondre aux besoins des enfants, gérer l’urgence avec trois fois rien : le quotidien est un enchaînement de dilemmes sans issue.
Dans les foyers, certains produits ont disparu du panier. Pas parce qu’ils n’existent plus, mais parce qu’ils sont devenus inaccessibles : serviettes hygiéniques, médicaments de base, fruits, recharge téléphonique, parfois même le riz. Et chaque renoncement vient grignoter un peu plus la dignité.
Un Quotidien Normalisé dans la Douleur
Ce n’est pas une crise ponctuelle. C’est devenu une nouvelle normalité. Une pression constante, un étau invisible. Pas de fracas, pas de bruit. Juste une fatigue sociale qui s’installe. On ne se plaint plus. On s’adapte. On s’épuise.
Le plus alarmant, c’est que cette précarité rampante n’indigne plus. Elle s’intègre au quotidien comme un état de fait. Comme si vivre avec moins était une fatalité. Mais vivre avec moins, ce n’est pas vivre tout court.
Quand la Dignité s’Effrite
Ce n’est pas juste une question de chiffre d’affaires ou de taux d’inflation. C’est une question de dignité humaine. Quand un parent ne peut pas acheter un médicament à son enfant. Quand il faut dire non à une simple orange. Quand les gestes les plus simples deviennent un poids moral, une humiliation quotidienne.
Chaque panier vide, chaque regard fuyant, chaque silence est un appel. Une alerte sociale trop souvent ignorée.
Le Système D ne Suffit Plus
Oui, les Malgaches sont résilients. Oui, les solidarités locales font des miracles. Mais la débrouille a ses limites. Elle ne peut pas corriger un système où le coût de la vie explose alors que les salaires piétinent. Une société qui survit par les “arrangements” ne peut pas aller loin.
Les aides ponctuelles, les dons, les promotions passagères, les crédits à la consommation : rien de cela ne remplace une politique économique cohérente, centrée sur la réalité des familles.
Faire les courses ne devrait jamais être un acte de souffrance ou de honte. C’est un droit fondamental que de pouvoir se nourrir, se soigner, vivre dignement. À Madagascar, ce droit est en train de s’effriter, doucement mais sûrement.
L’heure n’est plus à la résignation silencieuse. Il est temps de dire les choses, de les montrer, de les écrire. Car derrière chaque panier vide, il y a une histoire. Et derrière chaque histoire, une alerte à ne plus ignorer.
