Alors que s’ouvre la 80ème session de l’Assemblée Générale des Nations Unies, une voix puissante et respectée se fait entendre pour bousculer les certitudes sur le développement de l’Afrique. Dans un entretien accordé à la Brookings Institution, Cristina Duarte, Secrétaire générale adjointe de l’ONU et Conseillère spéciale pour l’Afrique, a livré un diagnostic sans concession et une vision radicale pour l’avenir du continent. Loin des discours convenus, elle appelle à une rupture avec un modèle jugé obsolète et injuste, et place les États africains face à leurs propres responsabilités.
Le Diagnostic : Un Système Mondial « Complètement Dépassé »
Le point de départ de l’analyse de Cristina Duarte est une critique fondamentale du système multilatéral actuel. « Le modèle économique de l’ONU a été créé en 1945 », martèle-t-elle, « il reflétait la corrélation des forces et la réalité géopolitique de cette époque. Cette réalité n’existe plus. » Pour cette ancienne ministre des Finances du Cabo Verde, le système est aujourd’hui « complètement dépassé » et ne peut plus servir le monde avec efficacité. Cette obsolescence est particulièrement préjudiciable à l’Afrique, qui subit un ordre financier et commercial international qui, selon ses propres termes, « travaille contre elle ». Dans ce contexte de « mouvement des plaques tectoniques géopolitiques », elle estime que les décideurs africains n’ont « pas d’autre choix » que de s’impliquer dans la refonte des règles du jeu mondial pour défendre les intérêts du continent.
Le « Paradoxe Financier », Maladie Chronique du Continent
Au cœur de son argumentation se trouve un concept choc : le « paradoxe financier » africain. D’un côté, le continent est en quête perpétuelle de financements extérieurs, dépendant d’une aide publique au développement (APD) « imprévisible » et d’investissements directs étrangers tout aussi volatils. De l’autre, il est victime d’une hémorragie massive de ses propres capitaux. Cristina Duarte chiffre ces pertes avec une précision clinique : 78 milliards de dollars perdus annuellement en dépenses publiques inefficaces, 65 milliards en fausses facturations commerciales. Son conseil aux dirigeants africains est d’une simplicité désarmante : « Arrêtez de perdre de l’argent. » Selon elle, l’Afrique ne pourra pas survivre cinquante ans de plus avec ce modèle économique qui la voit « perdre 500 milliards de dollars tout en mendiant l’aide ».
La Solution par le Haut : L’État Efficace comme Socle
Face à ce paradoxe, la solution prônée par Cristina Duarte n’est pas de chercher de nouveaux donateurs, mais de construire une base de financement endogène et durable. La seule voie possible, insiste-t-elle, est la mobilisation des ressources intérieures. Pour y parvenir, la condition sine qua non est l’efficacité de l’État. C’est le point de connexion fondamental entre le national et l’international dans sa vision. « On ne peut pas avoir un système multilatéral fort composé d’États inefficaces », explique-t-elle. La force de l’Union Africaine ou de l’ONU dépend directement de la capacité de leurs membres à bien gérer leurs finances publiques, à collecter l’impôt et à investir judicieusement. La construction d’un État performant, qui contrôle ses flux financiers et les canalise vers le développement de son capital humain, n’est plus une simple question de politique intérieure, mais devient la pierre angulaire de la souveraineté et de l’influence de l’Afrique sur la scène mondiale.
L’Afrique à la Croisée des Chemins
La période actuelle de transition et de fragmentation mondiale, marquée par un retour au bilatéralisme, n’est pas seulement une menace. Cristina Duarte y voit une opportunité historique, de celles qui « se présentent tous les 150 ans ». Une opportunité que l’Afrique « ne doit pas manquer ». Pour la saisir, le continent doit renforcer ses propres institutions régionales et continentales, à commencer par une Union Africaine portée par des États membres forts. Son message final, adressé à la jeunesse, est un appel à l’action individuelle et collective : se tourner vers la science, la technologie et l’innovation, et ne pas attendre que l’État fournisse toutes les compétences. Une manière de souligner que la refondation du continent ne sera pas seulement l’œuvre des gouvernements, mais aussi celle d’une nouvelle génération consciente de son pouvoir et de ses responsabilités.

