Longtemps cantonnée à leur frontière himalayenne, la rivalité entre l’Inde et la Chine s’est déportée sur un théâtre d’opérations bien plus vaste et fluide : l’Océan Indien. Les nations insulaires qui en parsèment les eaux occidentales – Maldives, Sri Lanka, Comores, Madagascar, Seychelles, Maurice – sont devenues l’épicentre d’un « grand jeu » géoéconomique où chaque port, chaque accord commercial et chaque manœuvre diplomatique compte. Dans une analyse récente, le chercheur Radhey Tambi met en lumière une dynamique préoccupante pour New Delhi : malgré une antériorité historique et une proximité géographique évidentes, l’Inde est en train de perdre du terrain face à la stratégie chinoise, plus agressive, plus méthodique et mieux financée.
Un Océan de Rivalités : Le « Collier de Perles » face à la Doctrine SAGAR
Pour comprendre l’offensive chinoise, il faut se référer au concept géopolitique du « collier de perles » (« String of Pearls »). Théorisée par des stratèges américains, cette doctrine décrit la tentative de Pékin de sécuriser ses lignes de communication maritimes et ses approvisionnements énergétiques en finançant et en contrôlant un réseau de ports et d’installations militaires depuis la mer de Chine méridionale jusqu’au Soudan. Les investissements massifs dans des infrastructures portuaires, comme à Hambantota au Sri Lanka – devenu le cas d’école de la « diplomatie de la dette » –, ou la potentielle installation d’une base aux Comores, s’inscrivent parfaitement dans cette logique. Comme le note le Département de la Défense américain dans ses rapports annuels, la présence militaire chinoise dans la région est destinée à devenir permanente. Face à cette stratégie d’encerclement perçue comme une menace existentielle, l’Inde a formalisé sa propre doctrine en 2015 : SAGAR (Security and Growth for All in the Region). Cette vision, comme l’explique Radhey Tambi, vise à positionner New Delhi en tant que « fournisseur de sécurité net » et partenaire de développement de premier plan pour son voisinage maritime.
La Diplomatie du Portefeuille : Le Levier Économique Chinois
Sur le terrain économique, la compétition est féroce. Les données commerciales de UN Comtrade sont sans appel : si les deux géants asiatiques affichent des excédents commerciaux avec les nations insulaires, l’avantage stratégique est à la Chine. L’analyse de Tambi est ici cruciale : alors que les exportations indiennes sont majoritairement des produits agricoles, la Chine exporte des biens d’équipement (machines, camions, grues, batteries) qui s’insèrent au cœur des projets de développement des pays, créant une dépendance structurelle et générant des marges plus importantes. Cette puissance économique est visible aux Comores, archipel stratégique à l’entrée du canal du Mozambique. Pékin y finance des routes, des aéroports, des bâtiments gouvernementaux et a même mené des programmes d’éradication du paludisme. Selon les données compilées par des instituts comme la China Africa Research Initiative (CARI), l’approche chinoise, qui mêle aide, investissement et contrats commerciaux, est bien plus intégrée que celle de l’Inde, qui repose encore trop sur ses entreprises publiques.
L’Inde en Contre-Attaque : Entre Liens Historiques et Projets Stratégiques
New Delhi n’est cependant pas inactive. Elle tente de capitaliser sur ses atouts : une diaspora influente et des liens culturels et historiques profonds. Militairement, l’Inde a une longue histoire d’interventions stabilisatrices dans la région, comme l’Opération Cactus aux Maldives en 1988. Plus récemment, elle a renforcé sa posture. L’aménagement d’une piste d’atterrissage et d’une jetée sur l’île d’Agalega à Maurice est un mouvement stratégique majeur, permettant à l’Inde de déployer ses avions de surveillance maritime P8I Poseidon pour couvrir une vaste zone. Cependant, comme le souligne Radhey Tambi, l’Inde souffre de faiblesses politiques. Son engagement diplomatique est moins systématique – elle ne dispose pas d’ambassade aux Comores. Surtout, elle a parfois misé sur les mauvais chevaux, comme aux Maldives où l’élection en 2023 du président Mohamed Muizzu, sur un programme « India Out », a conduit à une réorientation spectaculaire de l’archipel vers Pékin, incluant la signature d’un accord de défense secret avec la Chine en 2024.
Redéfinir le Partenariat : Le Chemin Étroit de New Delhi
Pour inverser la tendance, l’Inde doit, selon les experts, mener une offensive sur plusieurs fronts. Les recommandations de Radhey Tambi sont claires : il faut diversifier l’offre économique au-delà de l’agriculture en investissant dans le tourisme et le cinéma, renforcer la coopération militaire avec des équipements modernes (drones, patrouilleurs), et surtout, cultiver des relations avec l’ensemble du spectre politique de chaque nation insulaire, à l’image de sa relation stable avec Maurice. Pour devenir le « partenaire de choix », New Delhi doit offrir un modèle de coopération perçu comme plus transparent, plus respectueux de la souveraineté et mutuellement bénéfique. La bataille pour l’influence dans l’Océan Indien ne fait que commencer, mais pour l’Inde, l’heure n’est plus à la contemplation de ses avantages historiques, mais à l’action stratégique.
