Le dépôt d’une plainte contre TotalEnergies par l’ONG allemande European Center for Constitutional and Human Rights (ECCHR) marque un tournant dans l’examen du rôle des multinationales opérant en contexte sécuritaire fragile. Transmise au parquet national antiterroriste à Paris, la plainte accuse la major française de complicité de crimes de guerre, de tortures et de disparitions forcées au Mozambique. Un dossier sensible, qui intervient alors que le Cabo Delgado demeure l’un des foyers d’instabilité les plus surveillés d’Afrique australe.
Un partenariat sécuritaire désormais sous pression
Au cœur du dossier se trouve la Joint Task Force, une unité de l’armée mozambicaine chargée, dès 2020, de sécuriser la zone du projet Mozambique LNG, dont TotalEnergies est l’opérateur et principal actionnaire.
L’accord conclu avec les autorités prévoyait un soutien matériel :
- hébergement des militaires,
- aide alimentaire,
- primes individuelles conditionnées au respect des droits humains.
Selon l’ECCHR, cette task force aurait commis entre juillet et septembre 2021 des exactions graves contre des civils fuyant les violences jihadistes dans la région de Palma. Arrestations arbitraires, détentions dans des conteneurs métalliques et tortures figurent parmi les accusations.
Ces événements se seraient produits alors même que le projet Mozambique LNG était officiellement à l’arrêt, déclaré en « cas de force majeure » depuis avril 2021.
L’argument-clé : TotalEnergies ne pouvait ignorer
Pour l’ONG, TotalEnergies disposait d’informations internes attestant de risques sérieux et répétés de violations des droits humains. Plusieurs documents transmis à des institutions financières le mentionneraient explicitement.
La plainte s’appuie également sur des enquêtes publiées depuis 2024 par Politico, SourceMaterial et Le Monde. TotalEnergies conteste ces conclusions, affirmant être restée dans un cadre strictement conforme à ses obligations légales et contractuelles.
Un avertissement stratégique déjà formulé
En mars 2023, le rapport indépendant commandité au diplomate et écrivain Jean-Christophe Rufin recommandait déjà de rompre tout lien direct avec la Joint Task Force. Il soulignait que toute implication, même indirecte, exposait le consortium au risque de voir sa responsabilité engagée en cas d’abus.
Cette recommandation, à l’époque perçue comme une mesure de prudence, prend aujourd’hui une dimension centrale dans l’analyse du dossier.
Quelles implications pour la région et pour les investisseurs ?
Au-delà du cas TotalEnergies, cette affaire interroge les modèles d’exploitation énergétique dans les zones sous tension. L’Afrique australe, qui espère attirer massivement les investissements dans le gaz naturel, observe de près ce dossier qui pourrait redéfinir les standards de gouvernance et de conformité pour les projets majeurs.
Les investisseurs institutionnels, de plus en plus sensibles aux critères ESG, scruteront l’évolution judiciaire du dossier. Le secteur énergétique africain entre dans une période où la sécurité, le devoir de vigilance et la transparence deviennent des composantes aussi stratégiques que les infrastructures ou la géologie.
Un signal pour l’ensemble des majors opérant en Afrique
Si aucune conclusion judiciaire n’a encore été rendue, l’affaire pourrait créer un précédent important. Elle rappelle que dans un contexte de montée des exigences internationales en matière de droits humains, les majors sont désormais attendues non seulement sur leurs performances économiques mais aussi sur leur gestion des risques sociétaux et sécuritaires.
Pour TotalEnergies comme pour l’ensemble des acteurs du secteur, la capacité à opérer dans les zones fragiles tout en assurant une gouvernance exemplaire pourrait devenir un facteur déterminant de leur légitimité et de leur compétitivité.

