Dans l’immensité brûlante du Sud marocain, le dromadaire n’est pas qu’un animal : c’est un pilier de vie. Symbole de résistance et de dignité, il nourrit, transporte, inspire et fait vivre des milliers de familles. Mais aujourd’hui, l’« or du désert » est en péril. Face à une sécheresse persistante, à la raréfaction des pâturages et à l’exclusion de la filière des programmes publics de soutien, le dromadaire marocain lutte pour sa survie — et avec lui, tout un pan du patrimoine saharien.
Guelmim, le cœur Battant du Commerce dromadaire
À la sortie de la ville de Guelmim, surnommée la porte du Sahara, s’étend le souk Amhayrich, le plus grand marché de dromadaires du pays.
Sur un terrain caillouteux sans ombre, les éleveurs échangent leurs bêtes, discutent les prix, scellent les affaires… souvent d’une simple poignée de main.
« Ici, la parole suffit », confie Mohammed, 33 ans, éleveur depuis toujours.
Héritier d’un métier ancestral, il perpétue une tradition où la confiance a plus de valeur qu’un contrat.
Mais sous le soleil de plomb, le marché n’a plus l’effervescence d’antan. Les cris des jeunes dromadaires séparés de leur troupeau résonnent dans un espace de plus en plus vide. Le cheptel national a considérablement diminué ces dernières années — conséquence directe d’une sécheresse qui dure depuis plus d’une décennie.
Les pâturages se raréfient, les points d’eau s’assèchent, et nourrir les bêtes devient un luxe.
Une filière au Bord de l’épuisement
Le commerce du dromadaire, autrefois florissant, subit de plein fouet la hausse des coûts d’entretien.
« Le prix d’un étalon a explosé », explique Mouloud, commerçant au souk.
« Entre la nourriture, le salaire des bergers et les trajets de plus en plus longs pour trouver de l’herbe, c’est devenu intenable. »
Lui aussi peine à recruter des bergers.
« Les Marocains ne tiennent plus, ils partent au bout d’un mois. On fait venir des Mauritaniens qui, eux, acceptent de rester un an ou deux. »
Cette précarité fragilise encore davantage une activité qui repose sur la patience, la passion et une connaissance intime du désert.
La filière dromadaire, pourtant vitale pour les régions sahariennes, n’est pas intégrée aux dispositifs nationaux de soutien à l’élevage.
Un paradoxe pour un animal qui, mieux que tout autre, incarne l’adaptation au climat aride.
Robuste, sobre, résistant à la chaleur et capable de parcourir des dizaines de kilomètres sans eau, le dromadaire pourrait être un allié clé face au réchauffement climatique.
Mais sans politiques publiques adaptées, il risque de disparaître des paysages marocains.
Un Patrimoine à Préserver
Dans la culture saharienne, le dromadaire n’est pas qu’une ressource économique.
Il est symbole de prestige, d’héritage et de fierté.
« Tes dromadaires, c’est comme tes enfants », dit Mohammed.
Ils sont présents à chaque étape de la vie : naissances, mariages, cérémonies. Offrir un dromadaire, c’est offrir une part de soi.
Mais cette tradition millénaire vacille face à la modernisation et à la pression foncière.
« Les constructions, les fermes morcellent les grands espaces », déplore Mouloud.
Les itinéraires de transhumance se ferment, les marchés se raréfient, et la jeune génération s’éloigne de ce métier jugé trop dur.
Pourtant, des initiatives locales émergent : développement du lait de chamelle, tourisme rural, circuits culturels autour du patrimoine nomade… Des pistes qui pourraient redonner souffle à une filière en détresse, à condition qu’elle soit reconnue comme stratégique.
Entre Désert et Dignité
Le combat pour sauver le dromadaire, c’est aussi celui pour préserver une identité et une économie durable dans les zones arides.
Car dans les sables de Guelmim, ce n’est pas seulement un animal que l’on voit disparaître — c’est un mode de vie, un savoir-faire et une sagesse ancestrale. Et si, dans le grand débat mondial sur le climat, le salut venait du désert ?
