C’est l’un des paradoxes les plus criants de l’économie créative mondiale. L’Afrique, un continent d’une richesse narrative et linguistique incomparable, abritant plus de 2000 langues, est quasiment absente du marché mondial du livre. Un nouveau rapport de l’UNESCO, publié en 2025, vient de mettre des chiffres précis sur ce potentiel colossal mais inexploité. Alors que l’industrie de l’édition africaine ne génère aujourd’hui que 7 milliards de dollars – soit à peine 5,4% d’un marché mondial de 129 milliards –, l’agence onusienne estime qu’elle pourrait atteindre 18,5 milliards de dollars « dans les années à venir ». Pour y parvenir, le rapport dessine une feuille de route stratégique, qui passe par une révolution des politiques publiques, une renaissance des bibliothèques et une adoption intelligente du numérique.
Le Diagnostic : Un Géant Économique en Sommeil
Le rapport de l’UNESCO identifie les maux structurels qui freinent le secteur. Le premier est une dépendance chronique aux importations. Il est souvent plus simple et moins cher pour une librairie de Lagos ou de Dakar d’importer des best-sellers d’Europe que de distribuer des œuvres publiées dans un pays voisin. Cette situation, héritée des circuits commerciaux coloniaux, asphyxie la production locale et la circulation intra-continentale. « Aujourd’hui, la plupart des noms d’auteurs de littérature en Afrique sont plus connus en dehors du continent qu’à l’intérieur », déplore Ernesto Ottone Ramírez, sous-directeur général de l’UNESCO pour la culture. L’absence de politiques nationales du livre ambitieuses, de fiscalité incitative et d’un réseau de distribution panafricain performant complète ce tableau.
La nouvelle génération de créateurs aujourd’hui cherche à aller vers le futur avec quelque chose qui leur appartient, et personne ne leur dira comment raconter cette histoire (de l’Afrique). — Ernesto Ottone Ramírez, Sous-directeur général, UNESCO
Bâtir l’Écosystème : La Renaissance des Bibliothèques
Pour l’UNESCO, la reconstruction doit commencer par la base : le lecteur. L’un des axes majeurs du rapport est le renforcement du réseau des 8 000 bibliothèques publiques du continent. Ces institutions sont vues comme le « chaînon manquant » entre l’auteur et le public, surtout dans les zones rurales. L’article cite l’exemple emblématique de la McMillan Memorial Library à Nairobi. Fondée il y a 90 ans, cette bibliothèque historique est en pleine restauration grâce à l’ONG Book Bunk et à des fonds publics. « Il faut commencer par la communauté », insiste Jacob Ananda, directeur adjoint des bibliothèques de la ville de Nairobi. L’objectif est de transformer ces lieux en centres culturels modernes, dotés d’un accès numérique, pour que la lecture « devienne un style de vie ».
La Piste Numérique et l’IA : Opportunités et Risques
Avec 70% de sa population ayant moins de 30 ans, l’Afrique est le continent le plus jeune du monde. Pour toucher cette génération « tech-savvy », l’industrie doit innover. Le rapport de l’UNESCO souligne l’essor des 270 festivals littéraires et foires du livre annuels, mais surtout l’émergence d’acteurs du numérique comme eKitabu au Kenya (e-books), AkooBooks au Ghana (livres audio) ou African Storybook en Afrique du Sud (livres pour enfants). Dans cette quête de diffusion, l’intelligence artificielle pourrait être un allié inattendu. Face à la barrière des 2000 langues, Ernesto Ottone Ramírez estime que l’IA pourrait « aider à traduire les livres (…) dans une variété de langues et de dialectes locaux ». Il met cependant en garde contre les risques : « L’Afrique est le continent où il y a le moins de législation sur ces questions ». Il y voit une opportunité pour les pays de créer leurs propres garde-fous pour protéger le droit d’auteur et garantir que les créateurs bénéficient de leur travail.
Plus qu’une Économie, une « Cohésion Sociale »
En définitive, la thèse de l’UNESCO est que le livre n’est pas un produit comme un autre. Renforcer cette industrie n’est pas seulement un enjeu économique de 11,5 milliards de dollars. C’est un enjeu de souveraineté culturelle et de développement. Comme le conclut Ramírez, « la seule manière d’avoir une cohésion sociale au niveau national (…) est de placer la culture au centre du développement durable ». Permettre aux Africains d’écrire, de publier, de distribuer et de lire leurs propres récits est la condition sine qua non pour que le continent soit le véritable auteur de sa propre histoire au 21e siècle.
