Le train de 8h00 de Nairobi à Mombasa est plein. C’est la vitrine rutilante du Standard Gauge Railway (SGR), le plus grand projet d’infrastructure de l’histoire du Kenya. Mais pour comprendre la véritable histoire de ce train, il faut regarder dans la direction opposée. Là, la ligne s’arrête net, à des centaines de kilomètres de la frontière ougandaise promise, près de la petite localité de Suswa. Gardé par un fermier, le « Train vers Nulle Part », comme le surnomment les Kényans, n’est pas un symbole de prospérité, mais le monument d’une crise de la dette qui ronge le pays et illustre toute la complexité de l’offensive chinoise en Afrique.
Chronique d’un Éléphant Blanc
Lancé en grande pompe en 2017, le SGR devait être la pierre angulaire d’un boom économique est-africain. Huit ans plus tard, le constat est amer. Le projet, financé principalement par Exim Bank of China, est un gouffre financier. Dans son rapport pour l’année fiscale 2022/23, l’Auditeur général du Kenya a relevé que l’opérateur ferroviaire, Kenya Railways, était en situation d’arriérés sur ses obligations de prêt liées au SGR. Ces difficultés financières chroniques expliquent le délabrement visible de certaines installations. Cette dette a un coût humain. Pour tenter de rentabiliser le rail, le gouvernement a un temps imposé que tout le fret passe par le SGR. Cette politique a eu un « impact très négatif sur l’emploi dans le secteur du transport routier », selon les représentants syndicaux, qui estiment les pertes à plusieurs milliers d’emplois, dévastant des communautés entières le long du corridor routier historique.

Le Modèle Chinois et ses Clauses de Fer
Le cas du SGR est emblématique du modèle de la Belt and Road Initiative (BRI), la stratégie planétaire de la Chine. Ce modèle a des atouts indéniables, qui expliquent son succès : Pékin offre des « packages » clés en main (financement, construction, calendrier fixe) là où les bailleurs traditionnels sont souvent jugés trop lents. Mais cette efficacité a un revers. Une étude du laboratoire de recherche américain AidData, intitulée « How China Lends », a révélé des clauses contractuelles extraordinairement dures. Celles du SGR stipulent qu’en cas de litige, l’arbitrage se fera à Pékin selon le droit chinois, et que les actifs du Kenya ne sont pas protégés par l’immunité souveraine. « La Chine est un prêteur musclé et commercialement avisé », conclut AidData. Cependant, il est crucial de noter, comme le soulignent de nombreux travaux académiques, que ce financement intervient souvent dans des secteurs à haut risque où les alternatives de financement occidentales ou multilatérales font défaut.
Une Crise de la Dette au Point de Rupture
Le SGR n’est que la partie la plus visible d’une crise de la dette bien plus large. Les données des institutions de Bretton Woods sont alarmantes et dessinent une trajectoire jugée insoutenable.
Indicateurs de la Dette Publique du Kenya
| Indicateur | 2015 | 2025 (Projection) |
| Ratio Dette Publique / PIB | 50,1 % | ~70 % |
| Dette externe publique | 16,9 Mds USD | ~43 Mds USD |
| Service de la Dette / Recettes de l’État | 29.5% | > 50 % |
LÉGENDE : Évolution de la dette publique du Kenya. Le service de la dette absorbe désormais plus de la moitié des revenus de l’État, un seuil critique. Sources : FMI (Kenya Staff Report, 2024), Banque Mondiale.
Comme le montre ce tableau, le Kenya est dans une situation où le remboursement de sa dette (principal et intérêts) consomme plus d’un dollar sur deux collecté par l’État, étranglant sa capacité à financer les services publics. L’analyse de soutenabilité de la dette (DSA) du FMI classe le pays en « risque élevé de surendettement ».
Une Confrontation Géopolitique
Cette situation précaire devient le théâtre d’une confrontation géopolitique. Alors que Washington, sous l’administration Trump, réduit son aide et se replie, la Chine avance. Le Kenya est au bord de la restructuration et ses créanciers s’inquiètent. D’un côté, les créanciers occidentaux, qui exigent un traitement équitable dans le cadre de mécanismes comme le Cadre Commun du G20. De l’autre, la Chine, qui préfère des renégociations bilatérales opaques. Pourtant, la perception sur le terrain est nuancée, comme le montre une enquête du Pew Research Center. La part des Kényans souhaitant prioriser les relations avec Pékin est désormais à parité avec celle favorisant les États-Unis (48%), signe que le modèle chinois, malgré ses risques, est perçu comme une alternative crédible. Pris en étau entre les exigences de rigueur du FMI, la rigidité de son partenaire chinois et la colère de sa population face à l’austérité, le gouvernement kényan marche sur une corde raide. Le « Train vers Nulle Part » est bien plus qu’un échec d’infrastructure ; il est une allégorie des choix impossibles et des dépendances complexes qui définissent le développement africain au 21e siècle.
