Un accord qui sommeillait depuis 2017 vient d’être réactivé. Ce 25 septembre, lors d’un forum à Moscou, la Russie et l’Éthiopie ont signé une « feuille de route » pour avancer sur un projet de centrale nucléaire. Si les détails techniques restent à définir, cette étape marque une accélération dans la stratégie de « diplomatie nucléaire » que Moscou déploie pour ancrer son influence en Afrique. En proposant la technologie la plus complexe qui soit, la Russie ne vend pas seulement de l’électricité ; elle propose des partenariats de très long terme.
Rosatom, le Vaisseau Amiral Nucléaire du Kremlin en Afrique
Au cœur de cette stratégie se trouve Rosatom, le conglomérat d’État russe. Comme le détaille la World Nuclear Association, son modèle commercial est particulièrement attractif pour les pays émergents. Il s’agit souvent d’un « package » intégré qui peut inclure le financement via des prêts de l’État russe, la construction clé en main, l’approvisionnement en combustible, la formation du personnel et, dans certains cas comme pour la centrale d’El Dabaa en Égypte, la reprise du combustible usé. Ce modèle crée de fait une relation technologique, financière et politique qui s’étend sur des décennies.
L’offre de Rosatom est un ticket d’entrée pour un partenariat stratégique de très long terme qui couvre la technologie, la finance et la formation.
Le Projet Éthiopien : Entre Ambition et Incertitude
Pour l’Éthiopie, qui fait face à une demande énergétique en forte croissance pour soutenir son industrialisation, le nucléaire est une option de diversification stratégique face à sa forte dépendance à l’hydroélectricité (plus de 90% de son mix). Le Premier ministre Abiy Ahmed a réaffirmé que le projet aurait des « fins exclusivement pacifiques ». Cependant, les détails techniques relayés par la presse (deux réacteurs de 1200 MW pour 2032-2034, une taille « égale au GERD ») doivent être traités avec prudence. À ce stade, aucune source officielle n’a confirmé ce calendrier ni cette capacité exacte. Il s’agit d’objectifs de travail qui seront affinés dans les études de faisabilité prévues par la feuille de route. La considération de Petits Réacteurs Modulaires (SMR), plus adaptés à des réseaux électriques en développement, est également sur la table.
L’Offensive Panafricaine de Moscou
L’accord avec l’Éthiopie s’inscrit dans une offensive diplomatique russe plus large sur le continent, qui cible souvent des pays en quête de partenaires alternatifs à l’Occident.
- Au Niger, la junte militaire a récemment annoncé, via son ministre des Mines, son intention de collaborer avec Rosatom pour construire des réacteurs, en lien avec l’exploitation de ses vastes ressources en uranium.
- Au Soudan, Moscou a signé, selon des sources officielles russes, un vaste accord de coopération pour moderniser les infrastructures de transport. Ces partenariats, qui couvrent des secteurs stratégiques, permettent à la Russie de bâtir des alliances solides sur le continent.
Sûreté, Coûts et Dépendance : Les Risques d’un Pari à Long Terme
Si la promesse d’une énergie abondante et décarbonée est séduisante, le pari nucléaire en Afrique soulève d’immenses questions, comme le soulignent régulièrement des experts de l’Institute for Security Studies (ISS Africa). Les défis sont colossaux : les coûts de construction sont astronomiques et le modèle de financement par la dette peut créer un fardeau financier à long terme ; la sûreté et la sécurité exigent un cadre réglementaire et des compétences d’une rigueur absolue, un défi majeur dans des environnements politiques parfois instables, où l’Agence Internationale de l’Énergie Atomique (AIEA) joue un rôle de supervision crucial. Enfin, le risque principal est celui de la dépendance stratégique. En confiant la totalité de sa filière nucléaire à un seul partenaire étranger, un pays s’en remet à lui pour sa sécurité énergétique et se lie les mains sur le plan diplomatique pour des décennies. En avançant sur ce projet, l’Éthiopie fait un choix aux conséquences de très longue portée.
