Alors que les studios d’Hollywood et les syndicats de créatifs occidentaux voient l’intelligence artificielle comme une menace existentielle, un son de cloche radicalement différent émerge du continent africain. Pour de nombreux professionnels de l’animation, l’IA n’est pas un fossoyeur d’emplois, mais un levier d’émancipation. Une technologie capable de briser le plafond de verre financier qui a si longtemps freiné l’essor d’une industrie pourtant riche en talents.
Le « nivèlement » économique : casser le mur du financement
Le principal obstacle à l’éclosion de l’animation africaine a toujours été économique. Comme le résume Stuart Forrest, PDG du studio sud-africain Triggerfish, une prophétie auto-réalisatrice a longtemps prévalu : « les histoires africaines ne génèrent pas de revenus », tout simplement parce qu’elles sont produites avec des « budgets si bas » qu’elles ne peuvent rivaliser. C’est là que l’IA promet une révolution. Forrest estime qu’un long-métrage coûtant traditionnellement entre 10 et 20 millions de dollars pourrait bientôt être produit pour 50 000 dollars par une petite équipe de créatifs. « Vous allez voir ce flot de nouvelles histoires jamais entendues auparavant », prédit-il. Pour Ebele Okoye, cinéaste nigériane surnommée la « Mère de l’animation africaine », l’IA offre l’opportunité de « raconter nos histoires sans avoir à attendre que quelqu’un nous donne 20 millions de dollars ».
Le débat incontournable : emplois, éthique et propriété intellectuelle
Cet optimisme ne nie pas les défis, qui sont immenses. La chercheuse sud-africaine Masilakhe Njomane soulève une inquiétude majeure : en automatisant les tâches répétitives souvent confiées aux débutants, l’IA pourrait rendre l’industrie « élitiste » et fermer la porte aux nouveaux talents, un effet « préjudiciable » dans des économies au chômage élevé. À cela s’ajoute le flou juridique mondial sur le droit d’auteur, avec des géants comme Disney qui poursuivent des entreprises d’IA pour violation de la propriété intellectuelle.
La riposte par le « local » : entraîner ses propres IA
Face à ces problèmes, et notamment celui du « techno-racisme » des IA qui peinent à représenter correctement les personnages noirs, une solution innovante émerge. Ebele Okoye préconise l’utilisation de logiciels comme ComfyUI pour créer des « flux de travail localisés ». L’idée est simple mais puissante : plutôt que d’utiliser des IA généralistes entraînées sur des données opaques, les créateurs africains peuvent entraîner leurs propres modèles avec leurs propres dessins et personnages. « Vous récupérez simplement ce que vous lui avez donné – et c’est votre propriété intellectuelle », explique-t-elle. Cette approche résout à la fois le problème du droit d’auteur et celui de la représentation, en créant des outils sur mesure et culturellement pertinents.
Un moment charnière pour la création africaine
La situation est celle d’un pari à haut risque mais au potentiel immense. L’Union Africaine n’en est qu’aux prémices de sa stratégie réglementaire, et les questions éthiques restent entières. Pourtant, pour un continent où le nombre de professionnels de l’animation est encore « infime » par rapport à sa population, la promesse de l’IA est trop grande pour être ignorée. L’optimisme des pionniers comme Okoye et Forrest n’est pas une foi aveugle en la technologie, mais la reconnaissance lucide qu’elle pourrait être l’outil qui permettra enfin de « niveler le terrain de jeu entre Hollywood et Kinshasa ».

