De Port-Louis à Paris, sa plume a franchi les océans. Finaliste du Prix Goncourt 2025, Nathacha Appanah incarne aujourd’hui une littérature francophone qui ne demande plus la permission d’exister. Dans La nuit au cœur, son dernier roman, l’auteure mauricienne explore les blessures du corps et de la mémoire avec une pudeur bouleversante. Entre héritage, féminité et résistance, elle impose sa voix comme l’une des plus importantes de sa génération.

Une Plume Née dans l’Océan Indien
Née en 1973 à l’île Maurice, dans une famille d’engagés indiens venus travailler dans les plantations de canne à sucre, Nathacha Appanah grandit au croisement des mondes. La mer, la mémoire et la migration nourrissent son imaginaire. D’abord journaliste dans la presse locale, elle s’installe en France à la fin des années 1990, où elle commence à écrire dans le silence des exils.
Son premier roman, Les Rochers de Poudre d’Or (Gallimard, 2003), est une révélation. Elle y retrace le destin d’Indiens déracinés, engagés dans les colonies britanniques. Dès ce texte fondateur, Appanah pose les bases d’une littérature habitée : celle qui fait parler les oubliés de l’Histoire.
Depuis, elle a publié plus d’une dizaine d’ouvrages traduits dans une quinzaine de langues, primés par le Prix Femina des lycéens, le Prix du roman métis, ou encore le Prix France Télévisions. Avec Tropique de la violence (2016), récit puissant sur la jeunesse abandonnée à Mayotte, elle s’impose comme une voix majeure de la francophonie.
“La Nuit au Cœur” : un Cri contenu, un Miroir tendu
Dans son nouveau roman, La nuit au cœur (Gallimard, 2025), Nathacha Appanah s’aventure sur un terrain à la fois personnel et universel : les violences faites aux femmes.
Le livre met en scène trois femmes liées par la même souffrance — deux sont mortes sous les coups de leur compagnon, la troisième a survécu. C’est elle, la narratrice, et derrière elle, l’auteure.
Mais Appanah ne cherche pas la confession. Elle transforme la douleur en matière littéraire, la colère en lucidité. La nuit au cœur est une méditation sur l’emprise, la peur et l’invisibilisation des victimes, mais aussi un appel à la reconstruction.
J’écris pour toutes celles qui n’ont pas pu parler.
Nathacha Appanah
Son style, précis comme une phrase de journaliste et lyrique comme une prière, permet d’explorer la violence sans voyeurisme. L’intime devient politique, et la littérature, un lieu de réparation.
Une Finaliste attendue Dans un Goncourt très Disputé
Le Prix Goncourt 2025, dont le lauréat sera dévoilé le 4 novembre, s’annonce comme l’un des plus ouverts de ces dernières années. Le président de l’Académie, Philippe Claudel, a d’ailleurs déclaré : « Cette année, il n’y a pas un livre qui écrase les autres. »
Face à Appanah, trois adversaires de taille :
- Laurent Mauvignier (La maison vide, Minuit), fresque familiale et historique,
- Emmanuel Carrère (Kolkhoze, POL), réflexion sur la mémoire et le deuil,
- Caroline Lamarche (Le bel obscur, Seuil), portrait d’une femme face à la trahison.
Mais la Mauricienne se distingue par la densité émotionnelle et la justesse de son écriture. Si elle remportait le prix, elle deviendrait la première autrice issue de l’océan Indien à décrocher le Goncourt — une consécration pour toute la francophonie du Sud.
Une Littérature de l’Entre-deux Mondes
Dans une époque où les frontières culturelles s’effacent, Nathacha Appanah s’impose comme une figure de l’entre-deux : entre île et continent, français et créole, mémoire et modernité.
Ses romans parlent d’exil, de transmission, de ces histoires qu’on garde sous la peau. Et derrière chaque récit, une même conviction : écrire, c’est résister à l’effacement.
Avec La nuit au cœur, elle signe peut-être son texte le plus intime, mais aussi le plus universel. Et quelle que soit l’issue du Goncourt, sa voix, déjà, dépasse les prix.
