Sur la côte sud-est de l’Afrique, le Mozambique est devenu l’un des échiquiers les plus complexes de la géopolitique mondiale. Le pays est assis sur une fortune : des réserves de gaz naturel qui pourraient transformer son économie et l’un des plus grands gisements de graphite au monde. Il contrôle également le Canal du Mozambique, un goulot d’étranglement vital pour le commerce maritime mondial. Mais cette richesse est concentrée dans le nord, à Cabo Delgado, épicentre d’une insurrection sanglante menée par l’État Islamique (ISIS-Mozambique). Pour les États-Unis, ce pays longtemps négligé est devenu une priorité. Une analyse percutante de l’Atlantic Council révèle comment Washington tente de mettre en œuvre une stratégie à double détente : investir massivement pour sécuriser des ressources critiques, tout en renforçant la capacité militaire locale pour éviter que ces actifs ne tombent aux mains des terroristes ou sous influence chinoise.
Le Trésor et la Menace : Une Équation à Haut Risque

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Les chiffres donnent le vertige. Les investissements combinés d’ExxonMobil et de TotalEnergies dans le gaz mozambicain dépassent le PIB entier du pays. En mars 2025, la banque d’export-import des États-Unis (EXIM) a approuvé un prêt de 4,7 milliards de dollars pour soutenir ces projets. L’objectif est clair : garantir une source de GNL non-russe pour l’Occident. L’autre enjeu est le graphite, extrait de la mine de Balama. Ce minerai est indispensable à la base industrielle américaine : batteries lithium-ion, réacteurs nucléaires, aciérie. Mais ces actifs sont sous le feu. Depuis 2017, le conflit a fait 6 165 morts selon l’ACLED. Malgré le retour progressif des majors gazières, la menace reste vive. Le paradoxe est que l’administration actuelle a annulé 200 millions de dollars de fonds prévus par le Global Fragility Act pour stabiliser la région, créant un fossé entre l’ambition économique et le soutien sécuritaire.
Le Bouclier Rwandais et le Rôle de l’Amérique
Pour combler ce vide sécuritaire, une solution « africaine » a émergé : le déploiement des Forces de Défense Rwandaises (RDF). Efficaces, elles ont permis de lever la force majeure sur les projets gaziers. Mais le Rwanda ne peut pas tout faire seul. Les experts de l’Atlantic Council plaident pour que les États-Unis, en partenariat avec la France et le Portugal, « mettent en commun leurs ressources ». Il ne s’agit pas d’envoyer des troupes au sol, mais d’utiliser les Forces Spéciales américaines pour former et équiper les troupes mozambicaines et régionales. L’objectif est d’éviter que les firmes américaines ne dépendent uniquement du Rwanda ou, pire, de garanties de sécurité chinoises.
Si Washington veut une influence durable en Afrique, il doit aligner la stabilité avec la prospérité partagée.
Rose Lopez Keravuori & Maureen Farrell, Atlantic Council
« Sécurité par l’Investissement » : Un Modèle pour l’Afrique ?
Cette stratégie a été au cœur de la visite du président mozambicain Daniel Chapo à Washington fin octobre, où il a rencontré le vice-président JD Vance. Le message était clair : « Le Mozambique est ouvert aux affaires », mais le business a besoin de sécurité. L’approche proposée est celle de la « sécurité par l’investissement ». En injectant des capitaux qui créent de l’emploi local et en sécurisant physiquement les zones d’extraction via une coopération militaire accrue, les États-Unis espèrent couper l’herbe sous le pied des recruteurs djihadistes. Si ce modèle fonctionne au Mozambique, où les intérêts financiers et sécuritaires sont si étroitement liés, il pourrait devenir le nouveau « blueprint » de l’engagement américain sur tout le continent, fusionnant finance et défense dans une même doctrine de Realpolitik.
