Dans la vaste zone industrielle de Nairobi, l’usine United Aryan tourne à plein régime. À l’intérieur, des milliers d’ouvriers assemblent des jeans griffés Wrangler et Levi’s, destinés aux étalages de géants américains comme Walmart. Cette scène, rapportée par la publication de référence The Business of Fashion, n’est pas anecdotique. Elle est le symptôme d’un chassé-croisé industriel discret mais puissant : poussés par des tensions commerciales avec les États-Unis, certains des plus grands exportateurs de vêtements indiens sont en train de faire de l’Afrique de l’Est leur nouvelle base de production stratégique.
La Pression des Tarifs comme Déclencheur
La cause première de ce mouvement est un « effet pince ». D’un côté, le marché américain, vital pour les exportateurs indiens, s’est durci. Depuis le retrait de l’Inde du Système Généralisé de Préférences (SGP) américain en 2019, ses produits textiles font face à des droits de douane qui, selon les catégories, peuvent atteindre 15 à 30%, selon les données de l’U.S. International Trade Commission. Comme le rapporte l’agence Reuters, cette pression tarifaire est souvent répercutée par les grands acheteurs américains qui exigent de leurs fournisseurs indiens qu’ils absorbent une partie de ces coûts ou, solution plus radicale, qu’ils délocalisent leur production.
Ce mouvement n’est pas un choix, mais une nécessité stratégique pour survivre sur le marché américain. — Dirigeant d’un groupe textile indien, cité par The Business of Fashion
L’AGOA, un Aimant Puissant mais Précaire
Si les tarifs américains sont le « bâton », l’Afrique de l’Est possède une « carotte » irrésistible : l’African Growth and Opportunity Act (AGOA). Ce programme offre un accès en franchise de droits au marché américain pour les vêtements fabriqués dans les pays éligibles. Pour une entreprise indienne, produire au Kenya est une stratégie d’optimisation pour entrer sur le marché américain avec un avantage compétitif maximal. Cependant, cet aimant est précaire. L’AGOA expire en septembre 2025 et son renouvellement est loin d’être acquis, ajoutant un risque politique majeur à ces investissements. De plus, l’Éthiopie, un temps destination phare, a été suspendue de l’AGOA en janvier 2022 en raison du conflit au Tigré, même si des discussions sont en cours pour sa réintégration. Cette instabilité politique redirige une partie des flux d’investissement vers son voisin kényan, jugé plus stable.
L’Afrique de l’Est, un Hub en Construction
Cette tendance est une aubaine pour des pays comme le Kenya et l’Éthiopie, qui ambitionnent de devenir des hubs manufacturiers. L’Éthiopie a massivement investi dans des parcs industriels de classe mondiale, comme le Hawassa Industrial Park. Le Kenya, de son côté, s’appuie sur une main-d’œuvre qualifiée et un port, Mombasa, relativement performant. « L’arrivée d’investisseurs indiens expérimentés est une validation de notre stratégie et une opportunité de transfert de compétences », explique un représentant de la Kenya Association of Manufacturers (KAM). Ces délocalisations créent des milliers d’emplois, comme les 10 000 postes annoncés par le groupe indien Gokaldas Exports pour son projet en Éthiopie.
Les Obstacles sur la Route de l’Industrialisation
Cependant, le chemin est semé d’embûches. L’Afrique de l’Est doit encore surmonter des défis structurels majeurs. L’infrastructure logistique (congestion du port de Mombasa, routes) et énergétique (coût et fiabilité de l’électricité) reste un frein. Atteindre et maintenir les standards de qualité et de conformité sociale (conditions de travail) exigés par les marques occidentales demande un investissement constant. Enfin, la concurrence reste féroce. L’Afrique de l’Est n’est pas seule sur la carte. Des géants établis comme le Bangladesh ou le Vietnam conservent des avantages considérables en termes de productivité et d’écosystèmes de fournisseurs. Pour l’Afrique, c’est une fenêtre d’opportunité. Sa capacité à améliorer son climat des affaires et la décision du Congrès américain sur l’avenir de l’AGOA détermineront si cette fenêtre se refermera ou si elle s’ouvrira sur une véritable ère d’industrialisation.
