Un coup de froid vient de s’abattre sur le désert namibien. Le géant allemand de l’énergie, RWE, a annoncé ce lundi son retrait du projet Hyphen, une usine pharaonique d’hydrogène et d’ammoniac verts estimée à 10 milliards de dollars, qui incarnait l’ambition de la Namibie de devenir un leader mondial de la transition énergétique. Cette décision, officiellement justifiée par un marché européen immature, est bien plus qu’un simple revers commercial. Elle est un avertissement brutal pour tous les pays africains qui misent sur l’hydrogène vert et met en lumière le fossé qui sépare encore les grandes promesses de la « finance verte » des réalités industrielles, économiques et sociales sur le terrain.
L’Hydrogène Vert : La Grande Promesse Africaine
Sur le papier, la Namibie a tout pour réussir. Avec un ensoleillement et des vents parmi les plus intenses et réguliers au monde, le pays dispose de ressources idéales pour produire de l’hydrogène vert à grande échelle (produit par électrolyse de l’eau avec de l’électricité renouvelable). Le projet Hyphen, le plus avancé du continent, devait permettre de produire de l’ammoniac vert (plus facile à transporter que l’hydrogène) destiné au marché européen. Cette stratégie est au cœur du plan de développement national namibien, censé attirer des milliards d’investissements et créer des milliers d’emplois. RWE s’était positionné dès 2022 en signant un protocole d’accord pour acheter 300 000 tonnes d’ammoniac par an.
La demande pour l’hydrogène et ses dérivés comme l’ammoniac se développe plus lentement que prévu en Europe. — Communiqué de RWE
Le Brutal Retour à la Réalité du Marché
La raison invoquée par RWE pour son retrait est un véritable pavé dans la mare. En déclarant que « la demande pour l’hydrogène (…) se développe plus lentement que prévu en Europe », l’entreprise allemande confirme ce que de nombreux experts de l’Agence Internationale de l’Énergie (AIE) craignaient : le marché n’est pas encore là. La production d’hydrogène vert reste extrêmement coûteuse et les industries européennes (sidérurgie, chimie) tardent à s’engager dans des contrats d’achat à long terme (les « off-take agreements ») qui sont indispensables pour sécuriser les financements de projets aussi colossaux. Le retrait de RWE illustre le « problème de l’œuf et de la poule » qui paralyse le secteur : pas d’usines sans acheteurs, pas d’acheteurs sans usines pour faire baisser les prix.
La Controverse des Terres Ancestrales : L’Angle Mort
À cette réalité de marché s’ajoute une controverse locale explosive. Comme le rapporte Reuters, des groupes de défense des droits des peuples autochtones, notamment la Nama Traditional Leaders Association, soutenus par l’ONG European Centre for Constitutional and Human Rights (ECCHR), dénonçaient depuis des mois l’implantation du projet. La concession de Hyphen se situe dans le parc national de Tsau ǁKhaeb, sur des terres ancestrales du peuple Nama. Si RWE a nié tout lien entre son retrait et ces plaintes, l’affaire met en lumière un angle mort de nombreux méga-projets verts en Afrique. La course aux « terres rares » ou aux espaces pour les parcs solaires et éoliens se fait souvent au détriment des communautés locales, réactivant des conflits fonciers hérités de l’ère coloniale.
Un Coup d’Arrêt ou un Simple Contretemps ?
Du côté du promoteur, Hyphen, et du gouvernement namibien, on tente de minimiser l’impact. Un porte-parole de Hyphen a rappelé que l’accord avec RWE n’était qu’un « protocole d’accord non contraignant pour explorer un potentiel achat », et non un contrat ferme. Le commissaire namibien à l’hydrogène vert a, de son côté, réaffirmé l’engagement total du pays dans sa stratégie, assurant que des discussions étaient en cours avec d’autres acheteurs potentiels. La leçon namibienne est néanmoins puissante. Elle démontre que la transition énergétique mondiale ne sera pas un long fleuve tranquille. Pour que l’Afrique puisse transformer son potentiel en énergies renouvelables en une prospérité réelle, il faudra bien plus que du soleil et du vent. Il faudra des marchés stables, des contrats d’achat garantis, et, de manière non négociable, une gouvernance qui assure que ces projets se fassent avec et pour les populations locales, et non à leurs dépens.
