Aller de Nairobi, au Kenya, à Marrakech, au Maroc, demande de la patience. L’itinéraire le plus rapide et le plus simple ne traverse pas le Sahel. Il passe par Paris, ou Dubaï. Cette aberration logistique, familière à tout voyageur fréquent sur le continent, est le symptôme d’une maladie chronique qui ronge le potentiel économique de l’Afrique : un secteur aérien fracturé, protectionniste et prohibitif. Alors que l’Union Africaine promeut la Zone de Libre-Échange Continentale (ZLECAf) comme un marché unique de 1,4 milliard de personnes, son ciel, lui, reste désespérément verrouillé.
Le Ciel Verrouillé : Un Protectionnisme Anachronique
Le problème n’est pas nouveau. En 1998, la Décision de Yamoussoukro a établi le principe d’un « ciel unique » africain, similaire à celui de l’Union Européenne, pour libéraliser le marché. Trente ans plus tard, elle n’est toujours pas appliquée. En 2018, l’Union Africaine a relancé l’idée avec le Marché Unique du Transport Aérien Africain (SAATM). Si 38 pays ont signé l’engagement, l’application concrète se heurte à un mur. « Le plus grand défi est l’accès au marché », explique Raphael Kuuchi de l’Association des compagnies aériennes africaines (AFRAA). Le secteur fonctionne encore sur la base d’accords de services aériens bilatéraux restrictifs. Beaucoup d’États craignent qu’une ouverture totale ne tue leurs compagnies nationales, souvent déficitaires mais symboles de souveraineté.
L’aviation est une vache à lait. Taxer l’aviation elle-même ne vous rapportera pas ce qu’elle pourrait en termes de contribution à votre PIB et de création d’emplois.
Somas Appavou, Directeur Régional, IATA
Le Paradoxe Économique : Des Vols Chers et Peu Rentables
Le résultat de ce protectionnisme est un paradoxe économique. Le transport aérien en Afrique est à la fois l’un des plus chers au monde pour le consommateur et l’un des moins rentables pour les compagnies. Un vol d’une heure entre Abidjan et Accra peut coûter jusqu’à 500 dollars. Selon Somas Appavou de l’IATA, les États traitent l’aviation comme une « vache à lait », l’accablant de taxes aéroportuaires, de redevances et de prix de carburant élevés. La conséquence : alors que les compagnies aériennes mondiales réalisent en moyenne un bénéfice de 7 dollars par passager, en Afrique, ce chiffre tombe à à peine 1 dollar. Cette faible rentabilité empêche les compagnies de se développer. Kirby Gordon, de la compagnie low-cost sud-africaine FlySafair, souligne l’enjeu de l’échelle : « Nous sommes le plus grand opérateur de Boeing 737 en Afrique, et nous avons 37 appareils. Southwest [aux USA] en a 800. » Sur de nombreuses liaisons intra-africaines, la demande quotidienne est inférieure à 100 sièges, rendant un Boeing 737 (120+ sièges) non rentable et maintenant les prix artificiellement élevés.
La Lueur d’Espoir : Les « Hubs Stratégiques »
Face à ce blocage, quelques pays ont choisi une stratégie inverse : faire de l’aviation un pilier central de leur développement. L’Éthiopie et le Rwanda sont les exemples les plus frappants. Ethiopian Airlines, la plus grande compagnie du continent, a fait d’Addis-Abeba une plaque tournante mondiale incontournable. Le pays prévoit un « méga-aéroport » à 10 milliards de dollars. De même, RwandAir, soutenue par un nouvel aéroport à 2 milliards de dollars, applique agressivement le SAATM et une politique de visa à l’arrivée, transformant Kigali en un hub régional. « Ils ont investi massivement », confirme Somas Appavou.
Obtenir une solution de ciel ouvert changerait la donne. L’ensemble de l’industrie [africaine] est fragile et a besoin de chaque opportunité pour grandir.
Kirby Gordon, Directeur Marketing, FlySafair
La ZLECAf ne Décollera pas sans le SAATM
Ces exceptions confirment la règle : l’aviation est un « multiplicateur » économique. Une étude de l’IATA estime qu’une libéralisation totale du ciel africain pourrait créer plus d’un demi-million d’emplois et ajouter près de 4 milliards de dollars au PIB du continent. La Banque Africaine de Développement (BAD) estime le déficit de financement des infrastructures aéronautiques à 25 milliards de dollars d’ici 2040. Mais l’argent n’est qu’une partie du problème. L’obstacle principal reste politique. Tant que les gouvernements n’appliqueront pas les accords qu’ils ont eux-mêmes signés (SAATM), l’ambition d’un marché unique continental restera clouée au sol. L’Afrique a peut-être créé sa zone de libre-échange, mais sans la connectivité pour déplacer les biens et les personnes, la ZLECAf restera un rêve sur papier.

