Le dernier rapport sur la performance et les perspectives macroéconomiques de l’Afrique, publié en janvier 2025, dresse un tableau contrasté. Il confirme une accélération de la croissance du PIB réel du continent, projetée pour atteindre 4% en 2025 et 4,2% en 2026, surpassant ainsi la moyenne mondiale. Pourtant, derrière ce chiffre encourageant se cache une réalité complexe et fragmentée. Pour transformer cette croissance en une prospérité durable et partagée, le continent est confronté à un double défi structurel : attirer des capitaux étrangers de qualité et, de manière tout aussi cruciale, mobiliser plus efficacement ses propres ressources intérieures. L’un ne pourra réussir sans l’autre.
Le Piège du Revenu Intermédiaire et la Géographie Fracturée de l’IDE
Comme le soulignent de nombreuses analyses, dont celle de l’Institut d’Études de Sécurité (ISS), le capital est la clé pour que les économies africaines échappent au « piège du revenu intermédiaire ». Le rapport « Africa’s Macroeconomic Performance and Outlook » confirme la géographie de cette dynamique : la croissance est tirée par un groupe de pays affichant une forte résilience et des investissements soutenus. L’Afrique de l’Est reste la région la plus dynamique (5,5% de croissance attendue en 2025), avec des pays comme l’Éthiopie, le Rwanda et l’Ouganda en tête. À l’inverse, des géants économiques comme le Nigeria ou l’Afrique du Sud peinent avec des croissances plus faibles, freinés par des défis structurels et une faible attraction des investissements directs étrangers (IDE). Cette disparité souligne une vérité essentielle : les flux de capitaux ne se répartissent pas uniformément et tendent à privilégier les économies déjà perçues comme stables et réformatrices.
Par Du Toit McLachlan
Le Levier Oublié : Le Potentiel Massif des Ressources Intérieures
Si l’IDE est indispensable, sa focalisation sur les pays à revenu intermédiaire et les secteurs à forte intensité capitalistique limite son impact sur la réduction de la pauvreté de masse. C’est pourquoi le renforcement de la mobilisation des ressources intérieures, notamment par la fiscalité, est le complément indissociable de toute stratégie de développement. Or, les données du rapport « Revenue Statistics in Africa » sont éloquentes : le ratio moyen impôts/PIB en Afrique ne s’élevait qu’à 15,3% en 2022, bien loin des moyennes de l’Amérique Latine (21,5%) ou de l’OCDE (34%). Le tableau ci-dessous illustre les énormes disparités au sein même du continent, entre des pays comme la Tunisie ou l’Afrique du Sud qui ont des niveaux de pression fiscale relativement élevés, et des géants pétroliers comme le Nigeria où l’État peine à capter une part juste de la richesse nationale
Niveaux de Pression Fiscale (Impôts/PIB) des Pays Africains (2013 vs 2022)
Tableau comparatif du ratio impôts/PIB pour une sélection de pays.
Source : Revenue Statistics in Africa 2024 (OECD/AUC/ATAF) & Du Toit McLachlan
Cette faible capacité fiscale contraint les États à dépendre de l’endettement et de l’aide extérieure pour financer leurs services publics, leurs infrastructures et les investissements nécessaires à l’absorption efficace des IDE.
Qualité de l’IDE et Capacité d’Absorption de l’État
Attirer l’IDE est une chose, l’utiliser comme un levier de transformation en est une autre. Le rapport de l’ISS le souligne : la rentabilité de l’IDE est maximale dans les pays dotés d’institutions solides et d’un capital humain qualifié. Un État doté d’une administration fiscale efficace et de revenus stables est mieux à même de co-investir dans les infrastructures, de former sa main-d’œuvre et de négocier des accords d’investissement qui servent ses intérêts à long terme, en privilégiant des secteurs à forte valeur ajoutée (agro-industrie, numérique, énergies renouvelables) plutôt que les industries extractives traditionnelles. La capacité à lever l’impôt est donc un indicateur direct de la capacité de l’État à être un partenaire stratégique et crédible pour les investisseurs étrangers.
Vers une Stratégie de Financement Intégrée
Les dynamiques actuelles, notamment la mise en œuvre de la Zone de Libre-Échange Continentale Africaine (ZLECAf) et la diversification des partenaires d’investissement, offrent une opportunité historique. La ZLECAf, en stimulant le commerce et les investissements intra-africains, peut créer des chaînes de valeur régionales plus résilientes. Mais pour que cette opportunité se matérialise, les États africains doivent mener une double bataille. D’une part, améliorer le climat des affaires pour attirer un IDE de qualité. D’autre part, et c’est sans doute le défi le plus complexe, mener les réformes structurelles nécessaires pour élargir leur base fiscale, moderniser leurs administrations et lutter contre l’évasion fiscale. Ce n’est qu’en actionnant simultanément ces deux moteurs – externe et interne – que le continent pourra véritablement financer son envol et transformer sa trajectoire de croissance en un développement durable et inclusif.
