Il existe un fossé grandissant entre la perception de la performance interne et la réalité macroéconomique en Afrique de l’Est. Selon le « 2025 CEO Outlook » du cabinet d’audit KPMG, les dirigeants d’entreprises du Kenya, de la Tanzanie et du Rwanda affichent une confiance insolente dans leurs propres perspectives de croissance pour l’année à venir, tout en étant nettement plus réservés sur la santé économique de leurs pays et du monde.
Le Paradoxe du « Découplage »
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. La confiance des PDG dans la croissance de leur propre entreprise a bondi de 56% l’an dernier à 76% cette année. C’est l’un des taux les plus élevés du continent. En revanche, la confiance dans l’économie nationale stagne à 62%, bien en deçà de la moyenne mondiale (81%). Pire encore, seuls 50% des dirigeants est-africains s’attendent à une croissance significative de l’économie mondiale en 2026. Ce phénomène marque une rupture. Auparavant, la santé de l’entreprise était intrinsèquement liée à celle du pays. Aujourd’hui, les patrons opèrent un « découplage » : ils estiment pouvoir réussir malgré l’environnement instable, et non grâce à lui.
L’IA : Le Moteur de la Résilience
D’où vient cet optimisme interne ? De la technologie. Ignatius Sehoole, PDG de KPMG Afrique, explique que cette confiance renouvelée découle des gains de productivité attendus grâce à l’Intelligence Artificielle (IA). L’IA n’est plus vue comme un outil futuriste, mais comme un levier immédiat d’efficacité opérationnelle et de résilience.
L’Afrique de l’Est se distingue d’ailleurs par son agressivité technologique :
- Investissements Massifs : Plus d’un quart des PDG africains prévoient de consacrer plus de 20% de leur budget à l’intégration de l’IA, contre seulement 14% de leurs homologues mondiaux.
- Infrastructure et Talents : 80% des dirigeants de la région estiment que le coût de l’infrastructure technologique sera déterminant (contre 65% en Afrique de l’Ouest). De plus, 74% jugent que la guerre pour les talents en IA sera le facteur clé de succès, un taux bien supérieur à celui de l’Afrique australe (60%).
Les PDG africains voient de plus en plus l’IA non pas comme un outil pour la croissance future, mais comme un levier immédiat pour l’efficacité opérationnelle
Rapport KPMG
Changement de Priorités
Ce focus technologique a relégué les craintes traditionnelles au second plan. Les perturbations de la chaîne d’approvisionnement et l’inflation, qui hantaient les esprits l’an dernier, ne sont plus citées comme risques majeurs que par respectivement 54% et 68% des sondés. L’accent est désormais mis sur l’humain augmenté par la machine : l’Afrique de l’Est est en tête sur le continent pour la priorité donnée à la rétention et à la reconversion des talents (72%).
En somme, les capitaines d’industrie est-africains ont choisi leur camp : ils ne peuvent pas contrôler la météo économique mondiale ou les politiques de leurs États, mais ils peuvent blinder leurs navires avec de la technologie de pointe. C’est un pari audacieux sur l’innovation comme antidote à l’instabilité.
